Iqbel Gharbi: « Une lecture féministe de l’islam permettra de le réconcilier avec la modernité »

Iqbal Gharbi est la première femme à enseigner la psychologie à l’université de la Zitouna. Son objectif  est celui de moderniser et rationaliser l’enseignement religieux. Ce n’est qu’en 1993 qu’elle a décidé d’intégrer la Zitouna après avoir terminé ses études à la Sorbonne. Aujourd’hui, Iqbal Gharbi, qui est membre de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe), donne sa lecture progressiste de l’islam. Interview exclusive en partenariat avec la Colibe: 

 

Vous êtes la première femme à enseigner la psychologie, une nouvelle discipline introduite et enseignée à l’université de la Zitouna, pouvez-vous nous parler de cette expérience? 

Iqbel Gharbi: Exact! Quand j’ai terminé mon doctorat nouveau régime à l’université René Descartes à la Sorbonne, j’ai décidé de rentrer en Tunisie. A cette époque le ministre Mohamed Charfi, alors président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, entama une réforme de l’enseignement religieux.

Son objectif était d’adapter l’école à la réalité de la société tunisienne, et de réconcilier le jeune Tunisien avec sa société, son histoire, ses institutions et son identité pour en faire un citoyen équilibré, rationaliste, moderne, sensible aux droits de l’Homme, tolérant et ouvert sur les autres civilisations. De nouvelles disciplines telles que la psychologie, la philosophie, l’anthropologie religieuse ont été intégrées aux facultés théologiques. C’est ainsi que j’ai été nommée à la millénaire Zitouna. Depuis ma nomination, j’ai essayé d’initier mes étudiants élèves à une réflexion rationnelle sans préjugés ni partis pris et de les ouvrir sur la pensée universelle.

Ces derniers temps, il y a eu plusieurs lectures progressistes de l’islam. Qu’en pensez-vous ?

Je pense qu’une lecture féministe et progressiste de l’islam et de ses textes sacrés est toujours possible. Il ne faut pas oublier que l’avènement de l’islam à constituer une révolution au sein de l’Arabie du 7eme siècle qui a bouleversé les structures sociales existantes. Les biographies du prophète et les recueils de tradition relatent le rôle prépondérant des femmes à cette époque. Par exemple, Umm Salama, épouse du Prophète Mohamed demanda un jour « Pourquoi  les hommes sont cités dans le Coran et pourquoi nous ne le sommes pas! »

Nous savons que dans le langage courant le terme homme est censé recouvrir tous les individus de l’espèce humaine. Toutefois son utilisation est parfois ambiguë. Dans ce sens, la revendication terminologique d’Umm Salama vise un changement ayant trait à la représentation de soi et à l’identité sociale et culturelle des femmes à cette époque. Les revendications féminines portaient aussi sur la participation des femmes à la prière dans les mosquées, sur le droit au divorce et sur les droits successoraux.

Comment la discrimination en matière d’héritage a-t-elle été mise en question ?

Un épisode historique concernant cette question est très significatif. Nous savons qu’en islam, les hommes héritent d’une part supérieure aux femmes pour la simple raison qu’ils doivent les prendre en charge. Cette mesure n’a guère pour origine une supériorité essentialiste des hommes!

Durant le règne du calife Omar, une veuve, Habiba Bent Zorrek , contesta ce précepte coranique. Elle argumenta son refus de la norme par le fait qu’elle travailla toute sa vie comme tisseuse et donc a participé à l’accumulation du patrimoine familial. Le Calife Omar, juste et pieux, pris en considération l’effort économique de l’épouse et accorda à la femme la moitié de la fortune familiale. Cet ijtihad est célèbre et cristallise la prédominance de la lecture éclairée et rationaliste du Coran .

Dès l’aube de l’islam, certaines musulmanes ont pu accéder à des fonctions politico-religieuses. C’est ainsi que  le Prophète à nommer une femme, Samra el Assadya, Mohtassiba de la Mecque. Le khalife Omar Ibn el Khattab  nomma Echiffa bent Salman à ce même poste à Médine. La Hisba, est un terme par lequel l’usage désigne d’une part le devoir de tout musulman d’« ordonner le Bien et de défendre le Mal », d’autre part la fonction du personnage effectivement chargé en ville de l’application de cette règle à la police des mœurs et plus particulièrement à celle des marchés . Ce poste prestigieux était aussi éminemment politique!

Le prophète Mohamed a autorisé une femme savante, umm waraqua qui récitait le coran, à diriger la prière collective au sein de son clan. Des exégètes célèbre comme el kelbi (mort en 8766), abu ismael el mezni (mort en 879), tabari (mort en 924) et ibn taymiya (mort en 1328) ont, en conséquence, ratifié cette dispense.

Dans la sphère privée des femmes se sont opposées à la censure des mœurs et à l’uniformisation vestimentaire et au port du hijab comme Aîcha bent Talha, petite fille d’Abu Bakr, compagnon du prophète et nièce d’Aicha, Mère des Croyants qui revendiqua le droit de sortir « Barza » (dévoilée).

Sukaina, fille de l’Imam Hussein, le martyr de Kerbala, ne consentit ni au principe d’obéissance au mari « Taa » ni au droit de ce dernier  à la polygamie. Elle stipulait cette clause, qui sape l’autorité masculine, dans ses multiples contrats de mariage.

Dès cette époque lointaine et d’instinct, ces femmes ont pris conscience de leurs individualités et ont tenté une réappropriation de leurs corps, tout en inventant de nouveaux rapports du genre. Dans son célèbre ouvrage, al tabaquat al kubra , l’historien ibn Saad (840-1002) cite environ 500 femmes parmi les migrantes, al muhajirat, les médinoises converties, al ansariat, conteuses ou transmetteuses de récits sur le prophète et ses compagnons. Cela démontre que le savoir religieux n’était guère monopolisé par les hommes.

Aujourd’hui, une réhabilitation de l’histoire des femmes en islam et une mise en valeur de ses valeurs progressistes et égalitaires permettra de réconcilier l’islam avec la modernité, les droits de l’homme et l’égalité des genres.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire partie de la Commission des Libertés Individuelles et de l’Egalité?

J’ai été honorée d’être nommée à la Commission présidentielles des libertés individuelles et de l’égalité. Cette commission historique a pour mission l’élaboration d’un rapport sur les réformes inhérentes aux libertés individuelles et à l’égalité, conformément aux dispositions de la Constitution de 2014, aux standards internationaux en matière des droits de l’Homme et aux orientations contemporaines dans le domaine des libertés et de l’égalité. Son travail consiste à harmoniser de la législation tunisienne, qui comporte nombre de dispositions liberticides et d’anachronismes datant parfois de la période coloniale, en fonction des impératifs de la démocratie et de l’Etat de droit.

 

 

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