La sécurité alimentaire ou l’envers et l’endroit d’une réalité à plusieurs facettes

Securite alimentaire

Loin d’être redondante, la question s’avère dans l’état actuel des choses et le contexte dans lequel nous vivons d’une brûlante actualité. Sommes-nous en état de sécurité alimentaire ou au vu des données dont nous disposons, les défis auxquels nous sommes confrontés et les horizons pour le moins brumeux qui s’offrent à nous, dans une situation pouvant suggérer le contraire. En d’autres termes, la Tunisie est-elle à l’abri du spectre de problèmes alimentaires que connaissent certaines régions de par le monde.

La question vient d’être posée lors d’une rencontre organisée dernièrement à l’occasion d’une étude réalisée à ce propos par un groupe d’experts de l’Institut Tunisien des Etudes Stratégiques (ITES). Cette étude a été introduite par Neji Jalloul, Directeur Général de l’ITES. Réponses et commentaires.

Il importe tout d’abord de nuancer le fait que l’acception de sécurité alimentaire, tel qu’il peut être interprété peut sembler réductrice, inhérente seulement à l’aspect nutritionnel. Elle doit en toute logique être extrapolée dans un cadre plus large, capable de reproduire la problématique dans sa dimension véritable. Elle concerne effectivement  divers domaines en interaction, relevant tous du concept de développement  et du volet agricole précisément. Et c’est à bon escient que de chercher à trouver les réponses adéquates à  une question   plus suggestive de la problématique que l’étude de l’ITES a tenté d’élucider. La surface agricole dont dispose la Tunisie pourra-t-elle nourrir les 14 millions d’habitants que nous serons en 2050 !  l’analyse réalisée  dans ce sens  a procédé à un large état des lieux , le but étant de faire le diagnostic conséquent, lequel  a permis de juger  après évaluation des politiques entreprises  en la matière d’identifier les lacunes  et les faiblesses. Tout ceci  afin d’arrêter les propositions  et les actions  qui contribuent à mieux appréhender l’avenir.

Good performance 

Un constat de départ. La Tunisie, comme nous le dit l’étude,  n’a depuis de nombreuses décades, jamais connu de situation de pénurie alimentaire ou de graves difficultés d’approvisionnent ayant entrainé une quelconque insécurité alimentaire. A ce titre, notre pays est classé en la matière comme étant l’un des trois pays africains, au niveau mondial dans la catégorie «  Good performance ». Cette situation est justifiée sur deux plans particulièrement. D’abord celui de la couverture sociale  : la Tunisie  dispose d’un socle social relativement étoffé qui  a pu la prémunir  des répercussions  de la crise alimentaire mondiale  de 2007-2008,  grâce notamment  à la caisse générale de compensation. Ensuite celui du système de santé  particulièrement en  matière de santé de la mère et de l’enfant  et  dont la couverture  est jugée « assez bonne ».  Toutefois, il faut noter à ce propos que des effets indésirables  commencent à s’imposer   du fait de l’instabilité des politiques arrêtées en la matière.

Le stress hydrique et les autres

La réalité toutefois semble un tant soit peu s’essouffler. Des risques, en effet, clignotent. L’étude fait état de problèmes fonciers, d’usage non raisonné de pesticides , d’épuisement des nappes phréatiques, de pollution, de désertification , d’inadaptation des circuits de distribution, de faible organisation du monde rural, d’insuffisance du soutien accordé au secteur agricole, de la hausse des coûts de production , du ralentissement de la croissance  et de tant d’autres phénomènes d’ordre climatique et de ce qu’il est commun aujourd’hui de désigner de « stress hydrique ».

Cette «  infrastructure » de clignotants met en exergue de nombreux défis relatifs  à la disponibilité des aliments. en effet, notre pays se trouve en état de dépendance  de l’étranger  pour sa nourriture du fait  de l’entrave des conditions climatiques et les faiblesses techniques et  financières. Ceci sans compter l’impact économique et  le fait que le ralentissement de la croissance, conjuguée à la faiblesse du PIB  par habitant ne manque pas de se répercuter  sur la capacité des plus démunis  à  réduire leurs  dépenses  relatives  à l’alimentation et à l’éducation entre autres.

 Lacunes et défis

L’étude précise en outre que d’autres défis s’imposent avec acuité. Il s’agit essentiellement de ceux inhérents aux phénomènes de l’érosion des ressources naturelles disponibles (eau limitée, territoires agricoles abimés, envasement des barrages) et au contexte économique( libéralisation des  échanges avec notamment  l’ouverture de nos frontières aux produits agricoles dans le cadre des accords de l’OMC et de l’ALECA avec l’UE.).

La situation  de la sécurité liée à l’agriculture est particulière en plusieurs points. Elle enregistre une baisse de la part de l’agriculture dans le PIB (la contribution  est passée de 19.6 pour cent en 1964 à 8 pour cent en 2016). La valeur ajoutée est assez faible ainsi que la productivité. Le déficit de la balance alimentaire  s’est aggravé depuis 2011. L’investissement aussi bien public que privé n’a pas évolué de manière conséquente.

Toutefois, le secteur joue le rôle d’amortisseur de chocs déstabilisant l’économie. il a de ce fait pu récupérer le retard de production par rapport à la moyenne mondiale.

 Erosion et désertification

Par ailleurs, il a été démontré que la Tunisie a amélioré son pourcentage de terres cultivées de manière permanente. Les surfaces irriguées  ont augmenté pour  atteindre 4.3 pour cent de la superficie agricole utilisée, ce qui classe notre pays 35 au monde en superficie agricole utilisée et 38 au monde en terres biologiques (sur un effectif de 191 pays).

L’étude souligne le fait que 46 pour cent des cultures sont réalisées sur des terres à fertilité limitée ou très faible et près de 1100000 ha sont cultivées sur des  terres sensibles à l’érosion. La dégradation de la qualité est liée à l’érosion et aux mauvaises pratiques agricoles dont le recours à la monoculture céréalière. La désertification pèse de tout son poids sur le secteur puisque 96 pour cent du territoire de la Tunisie est concerné par ce phénomène. Ceci sans compter les effets des ressources limitées en eau et la pluviométrie variable à tendance faible. le faible potentiel hydrique ( s’élevant à 5 milliard de mètres cubes  dont près de 2 milliards sont consacrés à l’agriculture) fait que notre pays   s’est avéré semi-aride soumis à des périodes de sécheresse de plus en plus longues.

Les OGM et les risques en jeu

Les risques liés aux changements climatiques  s’imposent aussi.  Sur une période de plus d’un siècle, la température décennale moyenne de la Tunisie a connu un net réchauffement qui a atteint plus de 2.39 degré. Les modèles économétriques prévoient une augmentation de 1.8 à 2.7 C à l’horizon 2050.

Sur le plan des risques liés à la biosécurité, le débat sur les OGM s’impose. La maitrise des ressources génétiques est l’axe fondamental  de l’évolution  de la sécurité alimentaire, d’où l’impératif d’éviter la progression de l’érosion génétique  par l’usage excessif des pesticides, le recours  aux produits périmés ou de mauvaise qualité. il en est de même pour  les risques liés aux maladies infectieuses et aux rongeurs….

Question d’approche et de stratégie

Il a été en plus remarqué que les problèmes de santé (obésité, diabète),  ceux inhérents à la pauvreté (dans les zones rurales en particulier), à l’éducation, aux habitudes d’alimentation et la profusion des lieux communs de restauration sont autant de facteurs qui mettent en exergue les problèmes liés  à l’aspect nutritionnel.

L’étude insiste sur l’impératif d’arrêter les stratégies adéquates pour conjurer le risque de l’insécurité alimentaire. Pour ce faire, il est primordial que la question soit pensée en tant que projet à part entière. Celui-ci devrait, entre autres, respecter certaines lignes conductrices dont concilier une approche horizontale des problématiques agricoles avec une réponse adaptée aux spécificités locales des filières et des produits agricoles. Il faut aussi procéder à une gestion des risques alimentaires qui soit plus préventive que réactive. En termes concrets, il s’agit  en particulier de rattacher la gestion administrative du secteur agroalimentaire au ministère de l’agriculture, d’éviter le gaspillage,  de calculer le rendement non plus à l’hectare  mais au mètre cube d’eau consommé et d’appliquer un programme d’actions  spécifiques tel que précisé dans l’étude.

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Publié le 19/01/2018 à 17:50

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