L’Iran et les larmes du crocodile américain

Iran Amérique L'economiste Maghrébin
@AFP/Getty Images

L’hiver iranien en ce début d’année s’est révélé plutôt chaud sur le plan politique et social. Fin décembre, des manifestations sont parties de Mach’hed, la seconde ville du pays, pour des raisons purement économiques. Les manifestants protestaient contre les prix qui ne cessent de grimper et leur mouvement de protestation a coïncidé avec l’adoption de la loi de finances qui va aggraver la situation déjà précaire des classes démunies et pauvres.

Mais très vite, ces manifestations se sont transformées en un mouvement violent où les slogans à caractère économique et social ont cédé la place à des slogans éminemment politiques, réclamant le changement de régime, criant «Mort à Khamenei», le guide iranien, et conspuant même Khomeiny, le fondateur de la république islamique.

Il va sans dire qu’aucun régime au monde, du plus démocratique au plus dictatorial, ne se contente d’observer sans broncher des foules violentes réclamant sa destruction et se déchainant contre les biens publics et privés. Le régime iranien a réagi pour se défendre comme le ferait n’importe quel régime qui se serait trouvé à sa place. Il a réprimé les manifestants avant de mobiliser ses propres manifestants et de les faire défiler dans les rues des villes iraniennes par dizaines de milliers, une technique dans laquelle le régime iranien excelle et qui lui permet de faire taire les manifestants anti-régime en les submergeant par des flots humains et en noyant leurs slogans qui conspuent le régime, par d’autres slogans plus forts et plus bruyants qui chantent ses louanges.

Les manifestations n’ont donc duré que quelques jours avant que le régime n’annonce le retour au calme dans les villes iraniennes. Il faut dire que les Etats-Unis, qui cherchent désespérément depuis 40 ans à détruire le régime iranien, l’ont aidé encore une fois à surmonter cette crise, comme ils l’ont aidé avant à surmonter ses crises chaque fois qu’ils s’alignent avec les manifestants et annoncent leur disposition à les aider.

Car dans leur immense immaturité et leur ignorance sans limite, les Américains (classe politique et médias confondus) n’arrivent pas à intérioriser l’idée que, par le mal qu’ils ont infligé et qu’ils continuent d’infliger au monde musulman, ils ont perdu toute crédibilité auprès de centaines de millions d’êtres humains qui, du Maroc à l’Afghanistan, ne veulent ni de leur aide, ni de leur liberté ni de leur démocratie.

Quand le président Trump, qui passe plus de temps à tweeter qu’à gouverner, annonce dans ses tweets qu’il soutient «le peuple iranien contre ses oppresseurs», ou quand le chef de file des néoconservateurs, Bill Kristol, annonce dans un débat télévisé que «le peuple iranien est affamé de liberté et qu’il a besoin de notre aide», ils mettent de l’eau au moulin du régime iranien et lui donnent les arguments pour justifier ses accusation de «manipulations étrangères». Et dans le même temps, ils mettent les bâtons dans les roues des manifestants sur lesquels ils jettent la suspicion du gouvernement et de leurs concitoyens par le fait qu’ils les soutiennent, ne serait-ce que par de simples discours.

Car le peuple iranien, extrêmement politisé, à l’instar des peuples de Grand Moyen-Orient, sait parfaitement qu’aucun bien ne peut provenir de l’Amérique, et que là où cette puissance agressive met son nez, c’est la guerre, la destruction, la mort et la transformation de millions de paisibles citoyens en réfugiés.

Le peuple iranien ne peut ignorer que s’il a vécu 26 ans sous la dictature impitoyable du Chah (1953-1979) et s’il continue à vivre depuis près de 40 ans (1979 jusqu’à ce jour) sous la dictature des Mollahs, c’est parce que les Américains ont mis leur nez dans leurs affaires en complotant pour renverser le régime nationaliste et démocratique de Mosaddeq. Ce brave homme fut renversé en 1953 parce qu’il a osé nationaliser le pétrole et en faire profiter son peuple plutôt que les majors américaines et britanniques.

Le peuple iranien a raison de se méfier comme de la peste des déclarations des néoconservateurs et des présidents américains quand ils parlent de démocratie et de liberté. Le même Bill Kristol qui, en ce début d’année 2018, semble si malheureux de voir les Iraniens «affamés de liberté», est le même qui, en 2002 et 2003 versait des larmes de crocodile sur le sort des Irakiens, eux aussi «affamés de liberté». Et «l’aide» que veut apporter aujourd’hui Trump au peuple iranien contre la dictature de Khamenei, est de même nature que «l’aide» que Bush se proposait d’apporter au peuple irakien contre la dictature de Saddam.

Refuser l’aide de Trump et de Bill Kristol revient pour le peuple iranien à épargner à leur pays le sort terrifiant de l’Irak qui accepta contraint et forcé «l’aide» de Bush. Et c’est ce que la classe politique et les médias américains ne comprennent pas et n’arriveront jamais à comprendre parce qu’ils sont programmés, tel un robot, à l’idée que l’Amérique est ce pays exceptionnel que Dieu a chargé de répandre le bien et la vertu dans le monde. Et ce n’est pas une mince affaire que de leur enlever cette idée de la tête. Un grand formatage est nécessaire.

Reste à dire un mot sur cette pauvre Nikki Haley, la représentante américaine à l’ONU, qui, à chaque fois qu’elle ouvre la bouche jette la consternation au Conseil de sécurité. On l’a vu vociférer et menacer des foudres de l’oncle Sam quiconque dirait que Jérusalem n’est pas la capitale éternelle d’Israël. On l’a vu faire sa liste des pays qui votent pour la résolution condamnant la décision américaine sur Jérusalem. Sa dernière sortie? Saisir le Conseil de sécurité et le forcer à se réunir pour se pencher sur la gravissime affaire du régime iranien qui réprime des manifestants qui cherchent à le détruire.

Voilà plus de 50 ans qu’Israël colonise la Palestine arpent après arpent, construit non pas des colonies mais des villes sur des terres qui ne lui appartiennent pas, mène des guerres destructrices contre un peuple désarmé, expulse, emprisonne, tue hommes, femmes et enfants. Et chaque fois que le Conseil de sécurité se réunit et s’apprête à condamner Israël, la main du représentant américain se lève machinalement pour protéger l’agresseur par son véto.

Mais aujourd’hui, parce qu’un régime réprime des manifestants qui appellent à sa mise à mort, l’Amérique est furieuse et écœurée par tant d’injustice et demande une réunion d’urgence du Conseil de sécurité pour régler son compte à «ce régime criminel qui sévit en Iran». On vous l’a dit, l’Amérique est cette puissance exceptionnelle choisie par Dieu pour répandre le bien et la vertu dans le monde.

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