Slim Saadallah : consommer tunisien est une nécessité

Slim Saadallah

Sur le bilan de 2017, la perspective de 2018, le projet d’une campagne de sensibilisation  pour promouvoir les produits tunisiens, Slim Saâdallah, président de l’Organisation de Défense du Consommateur ( ODC ), a accordé une interview exclusive à leconomistemaghrebin.com.   

 leconomistemaghrebin.com : alors qu’il ne reste que trois jours pour que 2017 tire sa révérence, il serait intéressant d’évaluer le pouvoir d’achat des Tunisiens pendant cette année ?

Slim Saâdallah : 2017 est une année qui a vu la dégradation du pouvoir d’achat des Tunisiens. Je rappelle que le dernier communiqué de l’Institut National de la Statistique (INS) affirme que l’inflation suit une tendance haussière. Le taux d’inflation est  passé de 4,8% à 6,8%. Inutile de rappeler que l’inflation est dictée par la hausse des prix des produits alimentaires de base. A cela s’ajoute un autre paramètre, à savoir la dépréciation du dinar. Malheureusement, le dinar ne vaut plus rien. Prenons comme exemple une famille nécessiteuse et marginalisée qui perçoit une aide de l’Etat de 270 dinars. Cette famille ne peut qu’acheter les produits alimentaires subventionnés, ce qui la met face à un danger de malnutrition.

Les Tunisiens sont réellement dans l’incapacité d’acquérir des produits dont ils ont besoin. Ils ne peuvent plus se permettre des dépenses à l’instar des années précédentes. En tant qu’organisation nationale, nous œuvrons pour une meilleure orientation des consommateurs surtout que l’Etat n’est pas présent dans plusieurs secteurs et problématiques comme l’étalage anarchique qui vient de régresser récemment, grâce aux décisions prises par le Chef du gouvernement pendant la deuxième moitié de 2017.

Cependant, le consommateur assume sa part de responsabilité dans cette situation. Il ne doit pas encourager les produits très chers et ne pas acheter non plus des quantités qui dépassent ses besoins réels. L’expérience a montré que la frénésie qui s’empare de certains citoyens est cause de gaspillage et surtout de la flambée des prix. A ce propos, nous avons lancé des campagnes nationales de boycott à trois reprises en 2017 : la première fois, nous avons incité les consommateurs à boycotter les tomates, la deuxième fois les poivrons quand leur prix avait atteint 4 dinars le Kg, et la troisième fois pour le « zgougou » (pins d’Alep).  La troisième campagne était bel et bien une réussite, car le prix a chuté de 29 dinars le kilogramme à 12 dinars. Si l’ODC lance une campagne de boycott et que les consommateurs y adhèrent cela ne peut être que bénéfique pour tous.

Les augmentations salariales ne suivent pas les besoins en consommation en Tunisie. C’est la raison pour laquelle nous avons appelé à ne pas augmenter les salaires, mais geler les prix en même temps. Cette mesure pourra conserver le pouvoir d’achat. Il est clair que lorsqu’on augmente les salaires, les chefs d’entreprise augmentent les prix de leurs produits, car l’augmentation salariale est une nouvelle charge pour eux.

Je rappelle aussi que même l’UGTT a demandé récemment le gel des prix. Et c’est ce que nous avons fait depuis des années. Cette procédure a été appliquée trois fois depuis 2011.

Les circuits parallèles est un autre problème majeur.  Je m’explique : il existe un problème relatif aux circuits de distribution. Lors d’une visite que j’ai effectuée au marché de gros de Bir El Kassââ, il a suffi d’un coup d’œil pour avoir l’impression que les fruits et légumes existent sans problème. Mais je dois rappeler que 40% des produits se vendent dans le circuit officiel et 60%  hors des circuits officiels de vente, d’après nos études.

Et pour 2018 comment voyez-vous la situation à la lumière de la loi de finances 2018 ?
Il faut encore agir et la réforme se fait encore attendre au sujet de la consommation.  Concernant 2018, je pense qu’à cause de la loi de finances 2018 et  les impôts et les taxes qu’elle prévoit, 2018  sera parmi les années les plus difficiles. C’est aussi l’avis de tous les experts qui ont été unanimes sur ce point-là.

J’espère que l’ODC assumera  pleinement son rôle pour alléger le fardeau  en incitant  les citoyens à rationaliser leur consommation et maîtriser leurs  dépenses.  L’indice du pétrole, quant à lui, suit une tendance haussière.  Je prévois que le prix des hydrocarbures sera révisé à la hausse deux ou   trois  fois en 2018. Ces  hausses ont  une grande incidence sur le prix de plusieurs produits.

Nous allons nous mobiliser pour un meilleur pouvoir d’achat pour le consommateur. Pour se protéger de la hausse des prix, nous recommandons la rationalisation de la consommation et n’acheter que les quantités nécessaires et suffisantes, en second lieu, point de frénésie  et en troisième lieu nous envisageons de lancer une grande campagne nationale pour le soutien du produit tunisien.

Vous n’êtes pas sans savoir que les produits importés font de la concurrence aux produits tunisiens, le niveau de la croissance est faible et dans le meilleur des cas, nous n’allons pas dépasser les 2,5%. Pour cette raison, nous avons décidé de lancer cette initiative en partenariat avec plusieurs intervenants : le gouvernement, l’UTICA, l’UGTT et l’UTAP. Ensemble nous allons mener  cette campagne nationale pour convaincre les consommateurs tunisiens à consommer des produits tunisiens. Dans les pays développés,  les citoyens consomment en priorité leur production nationale. Une étude a révélé que les Japonais consomment à 100% des produits japonais.

Tout cela est bien beau mais quelles sont les mesures à prendre pour encourager les Tunisiens à consommer les produits tunisiens ?

Consommer tunisien n’est plus  un choix. Loin de là, c’est une obligation. J’ai vécu à une période où la Tunisie ne recourait pas à l’importation des produits et où on vivait uniquement avec les produits tunisiens. Je me rappelle qu’on ne voyait pas les bananes dans nos marchés locaux.  C’était exotique et on ne le voyait que grâce  à ceux qui voyagent et rentrent au pays.

Aujourd’hui, nous vivons une autre époque marquée par la présence des produits importées et en 1992, la Tunisie a signé la convention de la GAT.  Je le répète : aujourd’hui, nous n’avons plus de choix soit préserver l’économie nationale soit la laisser s’écrouler.

Certains m’ont proposé de lancer une campagne pour boycotter les produits asiatiques et les produits turcs mais cela n’est pas faisable vu les conventions signées avec ces pays et ils peuvent faire de même pour nos propres produits. Ce que nous proposons à titre d’exemple, dans le cadre de la campagne nationale pour la promotion du produit tunisien, c’est de consacrer des rayons dédiés aux produits tunisiens dans les grandes surfaces avec de grandes pancartes sur lesquelles est écrit « consommer tunisien #619 » et cela va interpeller les consommateurs tunisiens.

Sur un autre volet, nous allons inciter les Tunisiens à passer leurs voyages de noces en Tunisie et ce dans le cadre de la promotion du tourisme intérieur. Rappelons que  les voyages  de noces à l’étranger représentent des sorties de devises du pays. Dépenser cette somme en Tunisie contribue à un dynamisme économique.

Nous allons proposer de promouvoir le décor typiquement tunisien grâce aux  différentes méthodes de décors tunisiens issus de Nabeul, Sidi Bou Saïd et d’autres régions tunisiennes. Cela va contribuer à l’utilisation de la matière première tunisienne et à instaurer une nouvelle culture de décoration.

Sur un autre volet, l’organisation plaidera pour l’exportation de l’huile tunisienne conditionnée  pour plus de valeur ajoutée et pour  pouvoir augmenter les recettes.  Dans le cadre de cette campagne, nous allons demander aux commerçants et aux grandes surfaces d’y participer en mettant les produits essentiels en premier lieu sur le  chemin du client au lieu de mettre en valeur les produits complémentaires.

Après la fin de la campagne, les statistiques vont affirmer  que la consommation des produits tunisiens a pris de l’ampleur.  L’artisanat est aussi concerné par  le sujet en question. Ce secteur emploie environ  deux millions de personnes mais leur marché est lié à la saison touristique autrement dit sans tourisme l’artisanat est mort.
Notre voisin marocain a pu envahir les marchés internationaux  avec son célèbre Caftan, cela a commencé par la consommation des marocaines de cet habit traditionnel. Malheureusement en Tunisie, ce n’est pas le cas. La tunisienne ne se rappelle de l’habit traditionnel que lorsqu’elle reçoit une invitation à un mariage. Elle ne prend même pas la peine de l’acheter. Elle préfère le louer.

De même, on abandonne le célèbre tapis de Kairouan pour le remplacer par  la moquette. Le couffin traditionnel  doit prendre la place des sachets, dans les courses. Donc, je veux dire par-là, que l’artisanat ne doit plus être lié au tourisme. Le dynamisme de l’artisanat doit  dépasser le cadre touristique.

C’est une campagne qui va cibler tous les gouvernorats et elle ne se limite pas uniquement au grand Tunis.  Rappelons que le japon a commencé le premier pas avec le domaine de  l’artisanat avant de devenir ce qu’il est aujourd’hui.

Promouvoir le produit tunisien revient à préserver les emplois et c’est le sens même de la révolution tunisienne qui a appelé à l’emploi et à la dignité. Si le temple est appelé à s’écrouler, il s’écroulera sur tout le monde ! Rappelons aussi que si la consommation augmente, la croissance augmente aussi.

Revenons au sujet du boycott, l’ODC a pu réussir le défi du boycott en 2017. Mais la question qui se pose comment enraciner cette culture dans l’esprit des consommateurs tunisiens ?

Je vous promets qu’à chaque fois que l’organisation se rendra compte de l’existence d’un indice de prix qui échappe au contrôle et dépasse les limites, nous allons lancer  un appel au boycott du produit en question. Mais sachez que quand on décide de boycotter un produit, nous proposons une alternative pour les consommateurs afin qu’ils ne restent pas en manque.

A titre d’exemple quand on boycotte le pin d’Alep, on peut toujours faire l’Assida. Et les exemples ne manquent pas. Malheureusement, nous n’avons pas de loi qui nous permette de crier sur tous les toits  les noms des  personnes qui n’ont pas respecté la loi notamment en matière d’hygiène alimentaire.

Les Tunisiens s’inquiètent pour leur santé vu  le nombre  d’infractions dans ce domaine et le nombre limité des contrôleurs de santé qui est de l’ordre de 600 et  le nombre des contrôleurs  économiques est de l’ordre de  600. Cela ne permet pas d’inspecter tous les espaces.

Nous comptons sur la conscience des consommateurs pour faire des réclamations en cas d’anomalie.  Nous espérons que l’ODC aura trois numéros gratuits pour que les citoyens appellent et réclament. C’est grâce aux réclamations qu’on peut intervenir pour corriger la situation. Figurez-vous que tous les abattoirs en Tunisie ne sont pas certifiés et  il faut plus de financement en 2018 pour les rendre conformes aux normes.

L’Organisation est passée par une conjoncture difficile en 2017 ?
Nous sommes représentées dans 161 délégations. Nos équipes sont  volontaires mais nous avons besoin de financement pour pouvoir mener des campagnes de sensibilisation et contacter les gens et payer les factures et le loyer de nos locaux.

Nous comprenons la situation du pays mais notre organisation a été évincée du paysage politique et elle n’est pas représentée dans le Conseil  national du dialogue social.  Nous aurions pu  nous adresser au secteur privé pour le financement mais nous tenons à notre indépendance. L’ODC  représente 11 million de consommateurs.  La présidence du gouvernement nous a promis d’élaborer des projets pour qu’il nous accorde le financement mais nous n’avons pas vu grand-chose jusqu’à maintenant. Nous prévoyons de miser sur l’autofinancement. 

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