Lotfi Larguet (Universitaire) : viser loin

Coronavirus Finances publiques L'Economiste Maghrébin

Universitaire, il livre ses éclairages au sujet des finances publiques, sans  populisme ou exagération. Du haut de ses 60 ans, ses propositions sont pertinentes, illusions quant aux capacités du pays, de son économie et de ses finances publiques. Détails.

leconomistemaghrebin : Comment trouvez-vous la situation actuelle des finances publiques sept (7) ans après le 14 janvier 2011 ? 

Lotfi Larguet : Il m’est difficile de répondre avec exactitude à cette question en partant du constat que l’on ne dispose pas de chiffres précis. Ce qui est certain, c’est que le volet relatif aux dépenses publiques a explosé alors que les recettes ne cessent de se réduire, ce qui semble obliger les pouvoirs publics à recourir à l’emprunt étranger. Si on se fie aux déclarations des ministres qui se sont succédé à la tête du département des finances, il est clair que le pays est au bord du gouffre financier, l’Etat étant entré dans ce cercle vicieux qui l’oblige à emprunter pour faire face à ses dépenses de fonctionnement, ce qui signifie que ces prêts ne créent pas la richesse mais servent seulement à combler les trous des finances de l’Etat. Les dernières affirmations du ministre des finances par intérim actuel, Fadhel Abdelkafi, font froid dans le dos. Mais, curieusement, elles ont été balayées d’un revers de la main par ce même Abdelkafi alors que l’UGTT l’accuse de vouloir nous sortir cette histoire et de la brandir tel un épouvantail pour justifier d’autres décisions futures notamment la question des augmentations salariales que l’Etat ainsi que le patronat souhaiteraient probablement geler !

Répondre donc de manière scientifiquement fiable et convaincante est illusoire tant que les pouvoirs publics continuent à faire de la rétention de l’information relativement à cette question et ne disent pas la stricte vérité aux citoyens.

Cependant, il y a des évidences que même le profane saura déceler. Ainsi et en ce qui concerne les recettes de l’Etat, notamment celles provenant de certains secteurs comme l’activité minière ou énergétique, elles ont connu une baisse considérable qui a été, d’ailleurs, pour beaucoup dans l’aggravation de la situation. Le recul des performances d’autres activités économiques, industrielles, agricoles ou même dans les services, est une autre raison à cette chute.

Je pense donc que les finances publiques ne sont pas au mieux. Maintenant qui est responsable de cette situation ? Il me semble que sur ce point, je ne surprendrais personne en disant que la gestion anarchique et inorganisée des pouvoirs publics sous le règne de la Troïka en est le premier responsable. Une gestion, qui par certains de ses aspects, était inévitable devant la pression des différentes corporations et dont les exigences ont grimpé de manière vertigineuse en ne prenant pas en considération la situation réelle du pays et de son économie. Si on y ajoute, la démission quasi-générale et le désordre administratif et social qui s’ensuivirent, les finances publiques ne pouvaient que plonger dans les abysses.

Quels enseignements en tirez-vous ?

En fait, ce n’est pas à moi d’en tirer les enseignements nécessaires, ce sont les personnes au pouvoir qui devraient procéder à une profonde et réelle évaluation de la situation afin de pouvoir tracer leurs objectifs futurs et la meilleure manière de les atteindre. A titre personnel, ce qui me gêne dans cette histoire, et alors qu’il s’agit d’une question de survie pour notre pays, j’ai l’impression qu’elle n’empêche pas la classe politique, toutes tendances confondues, de dormir ! Autrement dit, personne ne songe aux remèdes à trouver ou aux solutions à préconiser sinon quelques slogans creux lancés de temps en temps, qui résonnent peut-être bien, mais qui sont, en réalité, creux. Ceci du côté des politiciens ou des partis politiques qui ne cherchent qu’à se positionner dès maintenant sur l’échiquier et le paysage politique de 2019.

D’un autre point de vue, je constate non sans étonnement que l’on n’arrive pas à sortir du carcan idéologique frappant les choix économiques. Le gouvernement, qui est issu des deux partis majoritaires qui sont des partis de droite voire d’extrême droite conformément à la typologie classique des partis politiques, agit dans le strict cadre de l’économie libérale, ce qui est par ailleurs fort logique. Il pourrait même virer vers l’ultra-libéralisme sous l’influence des institutions financières internationales (Banque Mondiale et Fonds Monétaire International) mais aussi des pressions internes. Ainsi, les voix qui se multiplient dans le pays appelant par exemple à privatiser les bijoux de famille parmi les entreprises publiques (Tunisair, banques publiques comme la STB, BNA ou BH, STEG etc) ne sont en fait que des ballons d’essai qui ne font que préparer le terrain et les esprits pour franchir ce pas. Ce qui est effarant dans cette histoire, c’est l’absence de toute réflexion sérieuse qui puisse nous permettre d’envisager d’autres solutions, d’autres actions. Autrement dit, le gouvernement fait preuve d’une étonnante léthargie intellectuelle sur ce plan en ne parvenant pas à imaginer, à dégager et à mettre en place d’autres politiques à même de redresser ces entreprises dont certaines ont un gros potentiel de développement sous certaines conditions liées notamment à leur gouvernance, à la probité de leurs dirigeants ou à la mobilisation de leurs employés.On doit donc sortir de cette logique pour tenter d’autres expériences dont l’objectif ne serait rien d’autre que l’intérêt de la majorité du peuple et non des oligarchies dominantes.

A la place de Youssef Chahed que feriez-vous ?

Je ne me mets pas à sa place, Youssef Chahed est un grand garçon qui sait ce qu’il fait ! Cependant, je lui suggérerais quand même ceci. D’abord de penser « grand », de viser loin et cela à travers l’élaboration d’un véritable projet de société pour la Tunisie qui puisse lui permettre d’assurer la mobilisation de l’ensemble, ou du moins de la majorité, du peuple tunisien. Regardez comment sa campagne contre la corruption a été appréciée même si elle n’a pas eu jusque-là un effet plus consistant et un soutien plus agissant. Mais, cela est suffisant pour lui donner une idée sur la meilleure manière de remettre le pays au travail et de créer cet enthousiasme populaire, nécessaire pour l’édification d’une nouvelle Tunisie, si jamais il s’agit de son véritable objectif ! Car, aujourd’hui, le peuple tunisien a été fortement déçu par l’après 14 janvier puisqu’à part quelques minces acquis comme l’exercice de certaines libertés, il constate avec désespoir et non sans amertume, qu’il a été géré par des prédateurs venus au pouvoir pour assurer leur propre enrichissement ou celui de leurs proches, familles ou disciples idéologiques ou politiques. Le peuple a vu ces prédateurs se servir de l’Etat en s’appropriant des fonctions, des avantages, des compensations etc. C’est cette idée de l’opportunisme de la classe politique que Youssef Chahed doit chasser de l’esprit des gens. Car autrement, il serait difficile voire impossible que les jeunes du Kamour, de Kebili, de Gafsa, de Metlaoui, de Kerkennah ou d’ailleurs acceptent de consentir encore des sacrifices. Youssef Chahed et son équipe doivent eux-mêmes être convaincus de ce projet à la fois novateur et mobilisateur, qui fait rêver l’ensemble de la population. Nous devons nous inspirer des peuples qui ont reconstruit leurs pays après des années de guerre qui ont détruit leurs économies et leurs infrastructures. Mais, nous n’allons pas partir de si loin, la Tunisie n’est quand même pas ravagée même si les dégâts au niveau de l’état d’esprit et de la mentalité sont catastrophiques. Autrement dit, la tâche est donc plus aisée et ne me parait pas insurmontable.

Ensuite, il s’agit pour Youssef Chahed de prendre des décisions immédiates et autour desquelles il n’y a pas beaucoup de contestation à l’instar de la résolution de la situation des caisses sociales en décrétant déjà l’augmentation de l’âge de la retraite, la réduction voire l’arrêt des importations de produits non nécessaires à l’économie tunisienne, la réduction du train de vie de l’administration et des nouvelles autorités constitutionnelles ou indépendantes qui se sont arrogées des avantages indécents pour ne pas dire scandaleux, la poursuite du combat contre la corruption dans tous les secteurs et partout, la simplification des procédures administratives pour doper les investissements et les faciliter, et, préparer, dans le cadre de la loi de finances 2018, un système fiscal plus juste et plus efficient. Les mauvais contribuables sont nombreux et appartiennent à toutes les corporations, notamment les professions libérales question sur laquelle le gouvernement a reculé l’année dernière, ou dans le commerce dont certains, qui continuent de ne rien payer ou presque alors qu’ils réalisent des revenus à faire rêver, ou les grandes fortunes etc !

Il devrait aussi travailler pour remettre sur les rails tous les services publics dont les prestations sont au plus bas et sont menacés de disparition alors qu’ils sont essentiels voire nécessaire pour un pays comme la Tunisie où l’Etat est dans l’obligation morale et politique (sa stabilité pourrait en souffrir et les exemples ne manquent pas en Tunisie..) non seulement de les préserver mais de les consolider et de les améliorer. Les transports publics, la santé, l’éducation ont besoin beaucoup plus que d’un simple lifting mais d’une réelle reprise en mains et d’une véritable politique efficiente touchant ces secteurs pour assurer leur redressement sachant qu’aujourd’hui, ils sont en pleine déliquescence.

 Vu les contraintes de l’environnement politique, économique et social actuel, que lui conseilleriez-vous ? 

Mais, Youssef Chahed a beaucoup de conseillers déjà, et n’aurait pas besoin de mes conseils. Cependant, je me permets de lui suggérer ceci. Sur le plan politique, il doit savoir qu’il est actuellement isolé, les deux partis censés le soutenir le considèrent désormais comme leur rival le plus sérieux dans la perspective de 2019. Or, il me semble que tout ce beau monde se trompe de stratégie sachant que deux années et deux mois nous séparent encore de ces échéances, et que d’ici là, beaucoup d’eau peut couler sous les ponts ! C’est seulement leur voracité et leur appétit politique sans limites qui les a fait sortir de leurs tanières aussi tôt ! Autrement dit et paradoxalement, Youssef Chahed trouve aujourd’hui probablement ses meilleurs alliés au sein de l’opposition ou d’autres partis politiques.

Secundo, Youssef Chahed doit continuer son combat contre la corruption, sans faiblesse et, je dirais même, sans discernement ! C’est-à-dire qu’il doit frapper là où il faut sans se soucier de la couleur politique de la personne corrompue, et dans tous les secteurs. Sa popularité en dépendra et l’indice de confiance de la population en sa personne ne pourrait que progresser.

En troisième lieu, il devrait aller encore vers plus d’indépendance et d’autonomie vis-à-vis des deux partis majoritaires en faisant assumer leurs responsabilités aux députés de l’ARP et en prenant à témoin le peuple. Ceci s’il a envie de se battre et de faire preuve de combativité. Politiquement, il me semble qu’il peut se risquer à affronter les deux partis qui veulent le soumettre à leur volonté, les deux étant incapables aujourd’hui de mobiliser plus de deux mille personnes dans la rue ! Et sincèrement, je ne vois pas le Palais de Carthage opter pour un nouveau limogeage d’un chef de gouvernement en seulement trois années, ce qui peut permettre à Youssef Chahed d’avoir une intéressante marge de manœuvre.

Le mot de la fin ?

Ne pas se soumettre, se battre mais aussi réussir à redresser l’économie du pays et à la remettre sur les rails sont les ingrédients nécessaires  pour que Youssef Chahed ait un avenir politique…

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