OPINION — France 24 connaît-elle son audience arabe ?

Que se passe-t-il à la tête de la chaîne d’information internationale France 24 ?

La grève que viennent de déclencher ses salariés sonne comme un cinglant désaveu contre la présidente du Groupe France Médias Monde, Marie-Christine Saragosse, qui a bâti toute sa communication sur le retour à la paix sociale. Le cas du canal arabophone est encore plus alarmant. Son dernier responsable, Jean-Pierre Milelli (nommé depuis à peine un an), vient de quitter ses fonctions laissant derrière lui une situation qui n’est pas des plus sereines. Milleli est un universitaire français arabophone, diplômé d’études politiques et auteur d’un dictionnaire franco-libanais. Il venait de rencontrer le Président tunisien Béji Caïd Essebsi dans un entretien privé avant de se retrouver en conflit avec la direction.

Depuis plus de dix ans, France 24 s’est imposée comme un média incontournable dans le paysage audiovisuel mondial. Mais dans le monde arabe, elle cherche toujours sa place. Il y a plusieurs explications à cette hésitation, notamment la méconnaissance de ce monde arabe de la part des dirigeants de la chaîne. En 2009, soit trois ans après son lancement, l’Etat français nomme Christine Ockrent comme directrice générale déléguée de l’audiovisuel extérieur, en appui au président-directeur général Alain de Pouzilhac (fondateur de France 24). Très vite, un conflit éclate entre les deux personnalités. Le groupe France Médias Monde se retrouve dans un bourbier qui l’empêche de développer une réelle vision digne de ses ambitions. Ce dérapage impacte directement la chaîne arabe. Christine Ockrent met à sa tête la journaliste franco-libanaise Nahida Nakad. Très vite, celle-ci tourne le dos à sa bienfaitrice au profit d’Alain de Pouzilhac. Ockrent ne lui pardonnera jamais cette trahison.

Nahida Nakad est persuadée, animée par une vision des années 1980, que l’élite des journalistes arabes se trouve dans son pays d’origine : le Liban. C’est là-bas qu’elle commence à recruter ses rédacteurs-en-chef au mépris des autres nationalités, notamment du Maghreb, là où se trouve l’audience naturelle de France 24. La colère monte au sein de la rédaction arabe qui découvre aussi un management autoritaire qui provoque une grève et une paralysie de la chaîne et, au passage, une dépression nerveuse d’un présentateur tunisien.

A cette époque, une vague de révoltes populaires secoue le monde arabe, à commence par la Tunisie. Les événements de Sidi Bouzid et, ensuite, le départ de Ben Ali imposant à France 24 une ligne éditoriale plus ouverte au Maghreb et aux journalistes maghrébins. C’est ce qui conduit à la nomination d’un journaliste tunisien, Mansour Tiss, comme adjoint à la directrice libanaise Nahida Nakad.

Quand celle-ci est congédiée plus tard par Marie-Christine Saragosse, il prend sa place. Ce transfuge de Radio-Orient (propriété de la famille libanaise Hariri) voit ensuite arriver à la tête de France 24, en 2012, un autre journaliste franco-libanais : Marc Saikali. Celui-ci lui enlève tout pouvoir décisionnaire.

Fragilisé, Tiss résiste mais finit par céder malgré sa grande patience. Il est remplacé par Jean-Pierre Milelli. Moins d’un an après son arrivée, Milelli quitte à son tour la tête de la chaîne arabe. De son plein gré ou poussé à la sortie ? Mystère.

Bien que ces nominations relèvent de la direction de France 24, cet interminable jeu de chaises musicales commence à inquiéter en haut lieu. Dans la gestion de cette chaîne arabe, deux visions s’opposent. La première prône l’intégration des journalistes arabes pour mieux les responsabiliser et les sensibiliser aux valeurs françaises. La seconde adopte une démarche quasi-policière. Elle est nourrie par une poignée de journalistes libanais qui veulent s’imposer comme intermédiaires entre l’Etat français et un monde arabe «  instable et dangereux », raflant au passage des postes bien rémunérés et des promotions fulgurantes en un temps record.

Parfois, ils arrivent à se faire écouter par des responsables français qui continuent à croire que, comme dans les années 1980, l’élite arabe est forcément libanaise. Le journalise dans le monde arabe a évolué. La France aussi. Elle est présidée aujourd’hui par un jeune homme de 39 ans !

(Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur)

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