Séance unique : loin du consensus, loin de la productivité

Séance unique : voici une expression qui ne fait point l’unanimité entre les employeurs et les employés. Si pour les employeurs, elle rime avec absence de rendement et chute de la productivité, pour les employés, elle rime avec  un repos bien mérité. Zoom  sur  un sujet controversé.

Ainsi dans les sites de production, chacun regarde à sa manière ces trois mois de séance unique. Si les chefs d’entreprise parlent de baisse de rendement et appellent de leurs voeux à la suppression de la séance unique, les fonctionnaires et les employés estiment qu’au contraire, cette dernière répond le mieux  aux spécificités du mois de ramadan et de la période estivale (chaleur et jeûne).

Regard juridique sur la séance unique 
Bien avant de lancer le débat sur la séance unique, il faudrait d’abord opter pour une définition de la séance unique et comprendre le cadre juridique qui la régit. Mohamed Hédi Ben Abdallah, spécialiste en droit social et auteur d’un certain nombre d’ouvrages sur le droit du travail, nous explique que la séance unique dans le  secteur public est régie par la présidence du Gouvernement qui publie un communiqué fixant les horaires de travail. Par contre dans le secteur privé, on parle de régime de 40 heures ou de 48 heures car il n’existe pas de législation spécifique à la séance unique.

Par ailleurs, la réduction du nombre d’heures de travail peut être le résultat d’un consensus entre les représentants du syndicat de l’entreprise et  la direction faisant l’objet d’un règlement interne qui demeure la référence, « mais la loi en Tunisie n’impose pas aux entreprises d’avoir leur propre règlement interne contrairement à d’autres pays », a-t-il  fait remarquer. Ainsi, les représentants du syndicat de l’entreprise peuvent se mettre d’accord avec leur direction  pour réduire le nombre d’heures de travail pendant l’été et le mois de Ramadan pour les récupérer en hiver ou en automne par exemple. Ainsi, il faut intégrer cette démarche dans le règlement interne de l’entreprise. Au-delà de l’avis juridique, l’expert est d’avis que la séance unique  devrait être supprimée pour booster la productivité.

Quand l’UTICA ne regarde pas d’un bon oeil  la séance unique

Pour la centrale patronale la plus représentative, l’UTICA (Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat), la suppression de la séance unique est une revendication appuyée par la nécessité de booster la croissance par l’augmentation de  la production et non le contraire. Cela ne date pas d’hier. En juin 2016,  le vice-président de l’UTICA, Hichem Elloumi, avait proposé la suppression de la séance unique  lors de son intervention sur les ondes radiophoniques d’Express FM. Septembre 2012 : l’UTICA refuse catégoriquement la prolongation de la séance unique jusqu’au 15 septembre.

Interpellé par leconomistemaghrebin.com, le membre du bureau exécutif de l’UTICA et membre de la commission des affaires sociales au sein de la centrale patronale, Béchir Boujday, expose un autre avis nuancé par rapport aux précédentes  prises de position de l’UTICA sur la séance unique.

«  La séance unique au mois de Ramadan et en été est une très bonne chose mais il faut un minimum d’engagement de la part de toutes les parties  (…) Le chef d’entreprise peut en concertation avec le personnel aboutir à une solution qui satisfasse la majorité et non la totalité du personnel car l’entreprise a besoin de produire et de créer de la richesse pour pouvoir payer ses employés et ses ouvriers  », déclare-t-il.

A notre question «  est-ce que la séance unique rime avec le manque de production et de productivité?”, notre interlocuteur a indiqué que le manque de productivité et de production existe en double séance et en séance unique. Pour lui, il n’est pas possible d’adopter la double séance en été et au mois de Ramadan vu les spécificités de cette période.

UGTT : les arguments de ceux qui revendiquent la suppression de la séance unique sont peu convaincants

Karim Trabesli, économiste en chef  au département d’études et de documentation auprès de l’UGTT, a indiqué que le problème consiste à la relation entre la séance unique d’une part  et les indicateurs en termes de productivité d’autre part. «  L’UTICA a le droit  de demander la suppression de la séance unique mais dans les nouvelles techniques du plaidoyer, il faut toujours appuyer les propositions par des études d’impact et nous n’avons pas vu cet effort de la part de ceux qui revendiquent une telle mesure », énonce-t-il.

Dans cette perspective, l’économiste en chef  a indiqué que l’Institut tunisien de la compétitivité et des études quantitatives pourrait engager une étude sérieuse sur l’impact de la séance unique surtout que le gouvernement ne dispose pas d’étude par rapport à ce sujet. Il ajoute : “La conjoncture actuelle n’est pas favorable pour discuter d’un tel sujet vu la tension sociale et les mouvements sociaux dans le pays surtout que la séance unique est un acquis historique pour les travailleurs”, indique notre interlocuteur.  “L’amélioration de la productivité est un défi très important, mais il n’a rien à voir avec l’été et le mois de ramadan”,  renchérit-il.

D’après les estimations de Karim Trabesli, 40% de la population active n’applique pas la séance unique et travaille même après la rupture du jeûne (commerce, tourisme et transport à titre d’exemple). Il confirme : “Par expérience, je peux affirmer que le taux de productivité durant l’après-midi est inférieur à celui de la séance matinale. Avec cinq heures de travail d’affilée, on peut avoir une productivité plus importante que celle d’une journée de 8 heures de travail », argumente-t-il.

Il ajoute : ” La productivité c’est le ratio entre la production et quantité de travail employée. En d’autres termes,  avec plus d’heures de travail on peut avoir plus de production mais moins de productivité”

Karim Trabelsi conclut en déclarant : ” La séance unique est un facteur incitatif à la consommation et un élément d’équilibre social puisque les travailleurs ont le temps de sortir pour se divertir. Quant à ceux qui réclament sa suppression, je les invite à présenter leurs arguments et les études d’impact pour  ouvrir le débat”.

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