Municipales : maintenir le cap des réformes

élections municipales - L'Economiste Maghrébin

Il était temps. On a fini par voir monter, du cénacle de l’ARP, ce qui ressemble à cette fameuse fumée blanche qui met fin à d’innombrables questionnements et à une attente interminable. La délivrance, au terme de discussions qui ont failli tourner à l’affrontement. Il aura fallu six ans pour que la plus grande démocratie arabe par­vienne enfin à voter la loi régissant les élections municipales. Il n’en faudrait pas moins pour nous sortir d’une situation inextricable, ubuesque même. Pour s’ouvrir pleinement les portes de l’école de la démocratie.

Les chantres de la séparation des pouvoirs n’en décolèrent pas, à l’idée que le maire soit désigné d’office par l’exécutif et qu’il cumule de surcroît les fonctions de délégué, ce qui le place au niveau d’un sous-gouverneur, au sens noble du terme. Cette confusion des rôles est de nature à troubler le jeu politique. Il en est ainsi du conseil municipal, émanation du pouvoir central, alors qu’il est censé être l’expression d’un choix populaire, la démonstration d’une démocratie participative.

Pas étonnant que nos villes et nos communautés urbaines aient perdu leurs couleurs et vu pâlir jusqu’à s’éteindre leur étoile, sous les brumes d’un laisser-faire et laisser-aller dont on aura beaucoup de peine à s’en défaire. On chercherait en vain les traces de propreté, de beauté, d’harmonie, de sérénité, de quiétude, d’un impressionnant cadre de travail et de vie, dans le tumulte et le désordre quotidien.

Au lieu de quoi, nos villes et nos villages sont submergés de saletés, de déchets, de gravats, d’étals anarchiques, de constructions sauvages, de bestioles et de chiens errants qui ajoutent à nos craintes et à notre désarroi. Nos villes sont défigurées, victimes qu’elles sont d’agressions urbaines et architectu­rales quand ce n’est pas de l’humeur peu conciliante des éboueurs.

Les responsables municipaux sont déresponsabilisés en raison des hésitations du pouvoir central, dont l’autorité s’effiloche sous la déferlante des droits et libertés déliés de toute forme d’obligation. Ils font ce que peuvent faire des fonctionnaires, privés de moyens et de soutien francs et massifs.

On ne peut non plus leur demander de faire assaut d’audace et d’initiative, si tant est qu’ils en aient l’envie ou la capacité. Une chose est sûre : les conseils municipaux, sous la houlette des maires-délégués, se gardent bien d’attiser les polémiques et de s’exposer aux critiques virulentes des uns et aux insubordinations des autres.

Au final et dans l’agitation multiforme qui s’est emparée du pays, le pouvoir des maires sans légitimité électorale a été transféré aux gouverneurs, au risque de dénaturer, d’abîmer une démocratie en construction. La raison en est que la gestion de la cité n’est jamais mieux assurée que par un conseil municipal porté librement par les urnes. Les élections municipales sont le creuset et le vivier de la démocratie. L’action municipale est une véritable école d’engagement, d’abnégation, de militantisme citoyen et de dévouement à la collectivité.

En l’absence d’élections municipales, le droit des cités à se prendre en charge, à disposer de leur propre destin et à un développement assumé et harmonieux s’est évaporé dans les méandres de la bureaucratie. Les rapports entre pouvoir central et administrés se sont distendus et ont été détériorés. Il y eut, pendant six ans, comme une dérive des continents qui ajouta au désaveu et au discrédit des politiques. La fracture entre le pays réel et le pays légal n’a pas disparu avec la révolution, elle est encore perceptible. Il manqua ce maillon central que sont les conseils municipaux librement élus, pour sceller la réconciliation des citoyens et des politiques.

Pendant six ans et bien avant, il n’y eut guère de poli­tique des villes portée par des citoyens résidents, qui devaient en être les principaux architectes et artisans de leur grandeur et de leur rayonnement. L’élection du maire et du conseil municipal est à la fois le point de départ et l’aboutissement de la transition démo­cratique. Les membres en sont le coeur vaillant et battant de la ville, qui nourrit et se nourrit du rêve de ses habitants. Par moments et en de multiples endroits, il a cessé de battre pour les exclus de la croissance, les laissés-pour -compte, les sans-logis et sans-emploi et la cohorte des déçus du service public.

Il y a besoin aujourd’hui de ces élections pour sauvegarder la transition démocratique et la porter plus haut, plus loin et plus fort. Il y a même urgence, avant que ne retombe le soufflet. L’attente a été longue et onéreuse, sans que l’on comprenne les raisons.

Faut-il voir dans ce peu d’empres­sement la peur qu’ inspire aux politiques l’émancipation des villes et des villages en attendant celle des régions, dans la perspective d’une décentralisation qui limiterait forcément les prérogatives du pouvoir central au profit d’une plus grande démocratie participative ?

Les élections municipales ont cette vertu d’interpeller à tout moment le pouvoir central, préoccupé jusqu’à l’obses­sion par le rétablissement des grands équilibres macroéco­nomiques.

Entre vision globale, action de développement, cap lointain et horizon éloigné, il perd le contact avec le terrain et le sens du réel et se détourne des préoccupations journalières des usagers de services publics défectueux et défaillants. Il perd sa capacité d’écoute, à force d’avoir le regard rivé sur son tableau de bord pour suivre, corriger et infléchir les agrégats macroéconomiques. Il appartient aux élus locaux, et ce n’est pas le moindre de leur mérite, de rappeler l’exécutif à ses responsabilités dans le cadre de la politique de la ville : infrastructures et transport urbains, voierie, lieux de travail, centres de soins, cadre de vie,…

Le vote de la loi relative aux élections municipales met du baume au coeur des Tunisiens, lassés par les disputes, les querelles et les atermoiements des politiques, qui ont démontré une incroyable capacité à défendre leurs intérêts partisans. Leur rhétorique consensuelle cache mal d’ina­vouables desseins, qui ne sont pas sans effet sur la cohésion du gouvernement d’union nationale. Il n’empêche, on ne peut que nous réjouir de voir enfin les parlementaires franchir le seuil de la peur que leur inspire l’émergence d’une démo­cratie participative, de proximité. Seul bémol, la crainte du revers de la médaille. La perspective d’élections municipales d’ici la fin de l’année risque de fissurer, de lézarder l’unité de façade du gouvernement d’union nationale, qui ne peut faire l’économie de réformes douloureuses sur lesquelles, d’ailleurs, il a engagé sa propre responsabilité.

Le gouvernement Youssef Chahed n’est pas à l’abri de courants d’air pour le moins contraignants. Au vu de ses soutiens politiques aux convictions chancelantes en période électorale, il va lui falloir naviguer entre les écueils et marcher sur des oeufs sans les casser. L’adhésion, l’appui, l’engagement des partis qui forment l’ossature du gouver­nement d’union nationale, y compris les siens propres, pourraient lui faire défaut quand il va s’attaquer aux chan­tiers des réformes structurelles qui remettent en question les intérêts d’électeurs potentiels. Au mieux, il bénéficiera d’un appui en trompe-l’oeil, mais sans réelle conviction. Au pire, son gouvernement sera privé du soutien néces­saire pour faire bouger les lignes d’archaïsmes sociaux, du commerce informel ou pour faire la guerre à la corruption. Au pays du conservatisme, du corporatisme, des rentes de situation, des privilèges et des droits acquis, les réformes qui heurtent ne sont jamais les bienvenues. Elles passent mal, surtout si elles ne sont pas relayées et défendues par les partis politiques, les associations et acceptées par les corps constitués.

Le gouvernement a pris la mesure des problèmes et des difficultés, il s’emploie et s’engage à les résoudre. L’UGTT post-congrès n’a plus de véritables motifs de revendications salariales, après qu’elle s’est adjugé ce qu’elle estimait lui revenir de droit. L’UTICA fait contre mauvaise fortune bon coeur, même si l’impôt additionnel de 7,5% lui est resté au travers de la gorge. Faut-il y voir le prélude d’un rebond de l’économie ? Celle-ci peut-elle profiter de cet alignement des planètes pour retrouver les chemins d’une croissance forte et durable ?

A moins que la reprise ne soit de nouveau chahutée et contrariée par l’emballement des machines électorales qui se mettent à l’oeuvre. Il monte déjà comme une petite musique et un refrain connu de campagne électorale. Elle commence très tôt. A plus de dix mois d’intervalle, le pays s’y installe. Il semble même que ce soit le gouvernement qui ouvre le bal des municipales en procédant à la désignation de 112 nouveaux délégués. Quoi qu’il ait pu dire pour s’en défendre et se justifier, cette décision est perçue comme telle par les formations politiques et l’opinion publique.

Les périodes électorales ne sont pas propices à l’action et aux réformes structurelles, à la fois douloureuses et impopulaires; elles confinent même à l’immobilisme, alors que le poids des déficits publics, de la dette, du déséquilibre commercial, du chômage, de la fracture sociale et territoriale est à la limite du supportable.

Un voeu ? Osons rêver que rien ne vienne entraver l’action réformatrice du gouvernement, pas plus les revendications catégorielles que le jeu trouble des partis politiques. Car autrement, il sera difficile d’échapper au scénario du pire : tassement de la croissance, sinon risque de récession, explo­sion du chômage, de la dette, emballement de l’inflation et troubles sociaux à n’en pas finir.

Tout ce qui mine et fait vaciller le socle de la cohésion et de l’unité nationale. Surtout que moins de deux ans après les municipales, les élections législatives et présidentielles pointent à l’horizon, avec leur cortège de revendications et de surenchères.

Dieu, quand allons-nous enfin pouvoir travailler pour redresser une éco­nomie qui tient déjà difficilement sur ses fondamentaux ?

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