Le challenge entre coopération et ingérence

Ingérence coopération L'Economiste Maghrébin

Il y a une réalité avérée qu’il faut souligner, celle de l’ascendant de plus en plus évident de l’extérieur sur les champs intérieurs dans tous les pays du monde. Le degré élevé d’interdépendance des intérêts et des économies n’est pas une illusion de l’esprit. En Tunisie, ce poids est ressenti de plus en plus et mal accepté à juste titre, notamment à cause d’une gestion biscornue de ceux qui ont exercé les hautes fonctions étatiques.

Il est vrai que les frontières s’estompent de plus en plus entre le domaine de la politique intérieure et celui de la politique extérieure. Mais l’approche de la relation entre l’intérieur et l’extérieur n’a de sens et d’intérêt qu’au regard de l’activité politique propre à chaque pays, c’est-à-dire du comportement de ses décideurs et, tout particulièrement, des dirigeants au premier plan.

Nous faisons face aujourd’hui à des contraintes quasi irréductibles qu’il importe d’affronter lucidement et énergiquement, sous peine de compromettre l’indépendance ou la pérennité même du pays. Cependant, prendre en considération l’influence de l’élément extérieur et l’intégrer dans sa démarche n’autorise nullement de céder à l’ingérence de certains pays dans les affaires intérieures de la Tunisie sous quelque forme que ce soit. Il y a un dosage à imposer afin que le concours extérieur ne se transforme pas en immixtion pure et simple. Nous sommes un peuple qui endura le colonialisme, qui l’avait combattu par tous les moyens y compris par les armes et s’était délivré de son joug. Toute velléité de perpétrer une ingérence indéniable risque de susciter l’hostilité des citoyens et une réaction des plus combative. Il convient de le rappeler avec vigueur, particulièrement à ce nouveau gouvernement dont certains membres auraient une sorte de proximité ambigüe avec des gouvernements étrangers ou des institutions internationales de par leur parcours professionnel.

Ce qui préoccupe tout observateur tunisien, au fait des mutations à l’échelle mondiale, mais également conscient de la pesanteur croissante de l’intervention d’acteurs « externes » dans le règlement de problèmes intérieurs, c’est le glissement dangereux dans lequel nous nous engageons et qui peut à tout moment se transformer en un dérapage fatal. Cela peut s’agir aussi bien des «directives ou recommandations» émanant de quelques organismes internationaux, que des initiatives prises par des opérateurs étrangers, que ceux-ci soient des dirigeants politiques, de simples particuliers ou des représentants de groupes de pression ou d’intérêt. Autrement dit, il importe moins de doser l’importance respective des facteurs externes et internes que d’apprécier la place qui leur est effectivement accordée par les acteurs chargés de mettre en œuvre à la fois la politique intérieure et la politique extérieure.

Parfois, les gouvernements successifs mirent en cause des contraintes extérieures dans la détérioration de la situation économique pour rejeter sur des parties étrangères la responsabilité des difficultés internes, justifiant par là leurs déficiences ou bien avec le dessein de contenir une poussée des revendications internes. Une telle attitude escamote l’analyse méthodique des causes internes qui pourraient aussi expliquer les tensions. Il ne prémunit pas pour autant ses initiateurs contre les griefs qui pourraient être exprimés contre eux en cas d’échec de leur politique. Ce type de détournement présente peut être des avantages tactiques, mais il conduit à délaisser le traitement des problèmes internes de manière efficiente.

L’actuel gouvernement est la seule bouée de sauvetage qui se présente, et peut être l’ultime. C’est une lapalissade de le dire! Il n’empêche que c’est le produit d’arrière-pensées et de calculs non vertueux de la part du président de la République qui a démontré ses limites avec cette manœuvre affligeante à plus d’un titre. Il a été enfanté dans des circonstances qui frayent avec la mystification et les combinazione. Bref, il n’est pas différent du précédent,  puisque plusieurs ministres ont été maintenus. Par contre, il comprend six ministres et secrétaires d’Etat du parti islamiste Ennahdha, et pas moins de cinq dissimulés (ceux dont les cœurs seraient réconciliés)! Et cela promet! Donc, nous n’avons pas à accueillir ce gouvernement avec des fleurs et au son de la cornemuse! La seule chose qu’on exige de lui c’est d’agir vite, de résoudre les problèmes en suspend, méthodiquement et de donner des résultats probants pour construire une crédibilité et gouverner en harmonie avec la grande majorité de l’opinion.

Nous connaissons bien tous la situation conjoncturelle et les maux structurels qui réduisent parfois à néant la liberté de choix des mesures à prendre. Ceci ne diminue pas pour autant l’obligation de résultats. Il est indispensable, pour ne pas dire vital, que ce gouvernement puisse exercer un contrôle sur l’espace public. La priorité de l’immédiat sur le médiat, du court terme sur le long terme, impose presque inévitablement la remise en marche de l’administration et des rouages de l’économie, en n’hésitant pas à faire usage des moyens légaux pour réduire à l’impuissance les saboteurs et les profiteurs de tous acabits et quel que soit leur appuis. L’opinion publique a hâte de voir déférer devant la Justice et condamner comme il se doit les barons de la contrebande, les affairistes véreux, les suppôts du terrorisme nichés dans les associations soi-disant caritatives et dans les mosquées, les fonctionnaires corrompus, sans aucune mansuétude. C’est à ce prix que la crédibilité peut renaitre de ses cendres et que le cercle vertueux peut amorcer sa marche. Il n’est plus tolérable de subir l’exhibition dégradante des passe-droits, de l’enrichissement illicite, du banditisme sans que les pouvoirs publics ne prennent des mesures spectaculaires et exceptionnelles pour stopper la gabegie.

Il y a certes des contraintes financières, dont la question du remboursement de la dette.  Nous sommes hélas tombés dans ce piège et nous risquons de buter contre une contrainte, celle de la charge de la dette qui entamerait nos capacités si nous n’arrivons pas à attirer suffisamment de capitaux étrangers pour des investissements directs. Mais, il reste une option qui est repoussée par orgueil national ou par manque de courage pour assumer des mesures drastiques. Tout d’abord, auditer la dette publique tunisienne pour en extraire la dette odieuse. C’est un acte de salubrité publique. Ensuite, réclamer soit la suspension, pendant cinq ans, du remboursement de la dette, soit un rééchelonnement ce qui permettra de gagner du répit et faire redémarrer la machine économique. Cette option demeure faisable, puisque lors  du Sommet du G8, réunis en mai 2011 à Deauville, la Tunisie avait présenté un programme économique sur cinq ans, nécessitant des investissements de 125 milliards de dollars (MD), dont 25 milliards de dollars, d’investissements extérieurs. Le chef de l’Etat actuel, qui était premier ministre à cette époque, avait reconnu que ni les Européens, ni les pays du G8 n’ont tenu leurs promesses. Ils nous avaient laissé choir, n’avaient pas respecté non plus leur engagement solennel de restituer au peuple Tunisien ses «avoirs volés» selon les termes mêmes du communiqué final du sommet de Deauville.

Ce lâchage de nos partenaires représente une opportunité au nouveau gouvernement pour reposer la question d’un rééchelonnement de la dette publique tunisienne. Les arguments ne manqueront pas. Différentes formules pourraient être envisagées, soit des défauts partiels, ou des rééchelonnements. L’Algérie avait obtenu en 1994 un rééchelonnement de sa dette extérieure estimée à 26 milliards de dollars. Le paiement a été étalé jusqu’en 2009 avec une période de grâce de quatre ans. Quel mal y-a-t-il?

Finalement, la politique économique de la Tunisie n’a donc pas perdu toute marge de manœuvre. Les nouveaux venus doivent faire preuve d’un peu plus d’imagination et d’audace pour rechercher de nouveaux cadres de régulation, rendant possible une certaine émancipation des politiques économiques vis-à-vis des pressions extérieures, canalisant en même temps les contraintes qui pèsent sur le fonctionnement de notre système économique et social.

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