De l’acharnement

Allo Djeddah

La violence avec laquelle les Tunisiens s’en prennent les uns aux autres sur Internet en général et sur les réseaux sociaux en particulier finira par devenir proverbiale. Il suffit d’un rien, info ou intox, pour que les passions se déchaînent et la verve se fasse endiablée.

Tous les moyens sont bons pour malmener l’Autre, pourvu qu’il soit contre soi, contre nous, contre notre parti ou notre idéologie. Tous les moyens sont bons et par là même tous les outils sont efficaces, des captures d’écran au Photoshop, en passant par les vidéos et les montages, afin de le réduire à néant. C’est à ce moment-là qu’on se rend compte qu’on n’est pas « la meilleure nation » que Dieu Tout-puissant « a fait surgir pour les hommes » et que le Ramadan, mois saint censé être celui de la piété, de la miséricorde et de la paix, est l’occasion de donner libre cours à tous les excès possibles et imaginables.

Ces excès, nous y assistons quotidiennement depuis l’avènement du mois saint, dans les marchés, devant les boulangeries, à la télévision et bien sûr sur les réseaux sociaux. Et c’est une émission d’une vingtaine de minutes qui a défrayé la chronique mardi soir, soit dès le deuxième jour de ce Ramadan 1437-2016.

Allo Djeddah, diffusée sur la chaîne Attassia Tv, a réussi son pari, et ce, dès les premiers épisodes : d’Ibrahim Gassas à Imed Dghige en passant par Hassen Ben Othman, le casting était d’emblée parfait pour que le principe de caméra cachée soit un succès, sachant que la méprise est assurée par un imitateur de talent, Wassim Herissi alias Migalo, épaulé par un animateur non moins talentueux, Makki Helal, réputé pour son courage lors de son passage à la BBC à Londres, ainsi que pour son professionnalisme.

Le principe est donc simple : faire croire à un invité que le « président déchu » Zine al-Abidine Ben Ali est en ligne sur Skype depuis Djeddah, ville où il est exilé en Arabie Saoudite. Encore une fois, le principe est intéressant, vu que les spectateurs ne peuvent pas être indifférents envers la réaction, voire les réactions des invités piégés. Or c’est un écrivain, journaliste et figure médiatique qui a le plus fait parler de lui mardi.

Hassen Ben Othman est devenu célèbre le 14 janvier 2011 lorsqu’il a, en direct et sur la chaîne nationale, et quelques heures avant le départ de Zine al-Abidine Ben Ali, déclaré que ce dernier était « mort ». Hassen Ben Othman était-il inconscient, courageux, visionnaire ou intrépide? Il était et est tout cela à la fois. Mais ce qui a le plus rendu célèbre Hassen Ben Othman, outre son émission Gauche, droite sur Nessma Tv, c’est son altercation avec Slim Boukhdir qu’il a qualifié en direct d’ « imbécile » lors d’un débat sur Al Jazeera daté du mardi 2 décembre 2014, au moment des élections présidentielles en Tunisie. Sans doute Hassen Ben Othman n’est-il jamais dans un état « normal » et son expression semble de ce fait être « anormale », mais qui regarde la télévision et observe de près la situation politique, sociale, économique du pays ne peut pas exiger une quelconque normalité. Ce serait une absurdité, puisque ce qui se passe chez nous est des plus graves, mais nous faisons comme si de rien n’était.

Revenons toutefois à l’acharnement avec lequel ce dernier passage télévisé a été reçu. L’orchestration est évidente, et nous avons constaté celle-ci lors du passage du poète Moncef Mezghanni face à Abdelfattah Mourou (Cf. notre article du 7 mai 2016 sur les colonnes du Journal La Presse), puisque, pour certains, s’exprimer en vers, en prose ou dans le langage des signes demeure tabou tant qu’on s’en prend à un parti en particulier.

Il faut admettre que certains n’acceptent pas la critique et encore moins la liberté de parole en Tunisie. Ce sont les mêmes qui nous disent, comme récemment à l’occasion de leur congrès, qu’ils ont changé et qu’ils sont devenus modernes et laïcs.  Nous ne pouvons qu’en douter. Aucun autre parti n’a autant de moyens ni, comme nous l’a assuré Hassen Ben Othman, de « miliciens ». Le comble, avec ceux-là, c’est qu’ils prennent tout au sérieux et qu’une émission humoristique devient le prétexte pour un lynchage virtuel.

Un proverbe italien dit que « C’est en plaisantant que les gens disent la vérité », ce qui signifie que cette émission, Allo Djeddah, est révélatrice des opinions des invités, mais il y a un problème, un vrai : Ibrahim Gassas est allé aussi loin que Hassen Ben Othman et n’a pas été attaqué comme lui, de même qu’Imed Dghige, l’autoproclamé chef des « ligues de protection de la révolution », est depuis mercredi soir célébré comme un « héros de la révolution », lui qui sur ce même plateau a dit au prétendu Ben Ali : « Reviens en Tunisie et tu regretteras Daech », car nous savons que ce Dghige, vidéos à l’appui, fait l’éloge de la terreur et des groupes armés.

Ce qui se passe est donc grave, car l’ennemi n’est pas tapi dans les montagnes du Chaambi ou en Libye ou menaçant de rentrer de Syrie. L’ennemi est là, chez nous, et il nous parle depuis nos petits écrans.

La HAICA (Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle) doit jouer son rôle. C’est un fait, mais il est temps que l’État remplisse ses tâches car il y a décidément péril en la demeure et le laisser-aller auquel nous assistons risque de ruiner le peu qu’il reste de la souveraineté nationale.

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