L’archipel de Kerkennah, une réflexion sur le développement touristique durable

Kerkennah L'Economiste Maghrébin

”Si un palmier venait à pousser sur la tête d’un habitant de l’île, il ne saurait quoi en faire, mais il ne lui viendrait jamais à l’idée de l’arracher !”  (Proverbe kerkennien)

Qui d’entre nous n’a jamais eu envie de s’envoler vers un paradis perdu dans la nature? Rares sont les chanceux de ces paradis perdus. Pourtant, à neuf kilomètres à vol d’oiseau, au large de la Tunisie somnole un merveilleux archipel oublié, l’archipel de Kerkennah. Un archipel de 35 kilomètres sur sept kilomètres de sables d’or que foulent avec tendresse un peu moins d’un million de palmiers ondulant sous la caresse d’un vent tiède venu du désert. Pas d’administration, pas d’usines, ni de foule, ni de grandes routes ni d’aéroports, … juste une mer translucide, peu profonde et chaude, des éponges, des coquillages et des palmiers.

Vous, qui cherchez à vous débarrasser de votre stress dans un climat riche en iode, venez et plongez-vous dans le fond d’eau tiède de l’archipel, etc.  Et ses palmiers, dont les dattes, les palmes et les troncs servent à nourrir les moutons, à tresser des pièges pour le poisson (Drina) et à construire des maisons (Kournafa et troncs).

Les Kerkenniens quittent leur île pour chercher diplôme et travail sur le continent ou au-delà, sous d’autres cieux moins bleus que les leurs; alors que ce sont précisément cet exode, ce grand vide bleu chargé d’iode et cet oubli qui, à nos yeux, font tout le charme de Kerkennah. Quel visiteur pourrait en effet rester insensible à la séduction d’un petit archipel tout vert au milieu d’une eau chaude toute bleue?

Depuis très longtemps, les Kerkenniens ont su gérer et maîtriser les ressources naturelles de leur archipel. Cependant, et de nos jours, les contraintes climatiques et environnementales entravent le développement des activités classiques telles que la pêche et l’agriculture. Le tourisme durable se présente comme une nouvelle opportunité économique pour diversifier les revenus et soutenir les activités classiques. La vulnérabilité de Kerkennah DEVRAIT devenir un atout pour développer un produit touristique ”original” et contribuer à enrichir qualitativement l’offre Tunisienne.

L’échec du développement touristique 

Le premier hôtel de l’archipel de Kerkennah a été créé dans les années 1960. Cinquante-six ans après, l’archipel compte six unités hôtelières et trois auberges, avec un taux d’occupation un peu moins de 10 % ! L’archipel de Kerkennah n’a pas profité au cours des années 1970 du développement des zones touristiques balnéaires en Tunisie. Le coût des investissements en infrastructure était ”jugé” élevé, en comparaison avec ceux des autres zones touristiques tunisiennes. Ce coût d’aménagement, doublé d’un accès difficile à l’archipel de Kerkennah, a conduit à l’abandon du projet touristique en 1973, privant ainsi l’archipel du fort développement du tourisme international dans les années 1980. C’est une autre zone qui lui a été substituée et qui s’est forgée une image touristique.

La fragilité de l’archipel de Kerkennah devrait lui imposer une prospective spécifique

La rareté des plages et la fragilité de l’archipel ne permettent pas la réalisation d’une zone touristique ”classique” composée d’une file d’hôtels orientés face au rivage. L’évolution du secteur touristique reste entravée par plusieurs obstacles, bien que l’authenticité et la particularité de l’archipel de Kerkennah et ses spécificités patrimoniales et écologiques soient un argument de vente fort pour les tour-opérateurs.

Le tourisme durable repose sur un concept qui appréhende le territoire en tant que système considérant quatre dimensions du tourisme : la dimension environnementale, la dimension économique, la dimension politique et la dimension socioculturelle. Promouvoir le tourisme durable à Kerkennah, suppose la prise en compte des enjeux et des intérêts de tous les acteurs de l’archipel, sans faire prédominer les intérêts économiques. La crise du système touristique tunisien trouve ses origines dans la nature de ce secteur qui s’appuyait initialement sur l’hôtellerie capitalistique. Le statut de Kerkennah présente des atouts en matière d’instauration du tourisme durable; on y trouve plusieurs raisons, parmi lesquelles je citerai :

  • Le développement touristique durable devrait être en harmonie avec les spécificités physiques et humaines de l’archipel, ses contraintes, son histoire et sa culture. L’archipel de Kerkennah devrait être analysé sous le prisme des sciences humaines telles que la géographie, l’histoire, la sociologie et l’ethnologie. Pour prévoir son développement touristique, il est essentiel de comprendre et d’appréhender son fonctionnement et de le vivre de l’intérieur. Sur le plan touristique, l’archipel de Kerkennah est unique et ne peut s’accommoder d’une approche standardisée, tant en matière de promotion que de commercialisation. De ce point de vue, les Kerkenniens ont bâti leur économie sur l’équilibre biologique de l’écosystème de l’archipel. Des activités artisanales liées à la pêche sont complétées grâce au couvert végétal par des activités agricoles, ce qui procure aux habitants une relative autosuffisance alimentaire. De plus, outre le fait qu’ils cultivent une multitude de variétés de dattes, les Kerkenniens exploitent les autres parties de l’arbre pour construire leurs maisons.
  • La particularité de l’insularité de l’archipel offre un cadre exceptionnel d’expérimentation des principes du tourisme durable. L’archipel de Kerkennah s’empare de cet enjeu et pourrait devenir un site pilote  du tourisme durable. Ceci relativiserait l’inaccessibilité directe de l’archipel de Kerkennah pour les touristes internationaux. Si l’éloignement est une source d’handicap pour l’archipel, il serait aussi un atout pour la clientèle touristique, car il renforcerait le sentiment de ”rupture” et de ”déconnexion”. Il resterait toujours dans l’imaginaire touristique des espaces de repos et de dépaysement.
  • Le patrimoine représente un enjeu considérable pour les territoires de l’archipel de Kerkennah. Il est naturel, culturel, bâti, gastronomique, mais aussi immatériel, comme les coutumes, les récits, le folklore, etc. Le lien fort avec la mer et l’isolement sont les fondements d’un patrimoine commun aux insulaires qui fait aussi l’unité de leurs  populations. Ainsi, le patrimoine culturel et naturel, qui caractérise l’identité locale, pourrait fédérer les acteurs et opérateurs touristiques pour un projet de développement durable concernant l’archipel de Kerkennah.
  • L’archipel de Kerkennah est un territoire fragile qui est confronté à des difficultés économiques liées au déclin des activités traditionnelles, pour des raisons environnementale, climatique et sociale. En effet, la pollution marine affecte l’activité de pêche et le réchauffement climatique influence les activités agricoles. Le gisement pétrolier au large de Kerkennah et la prolifération de la pêche illicite au chalut sont responsables des dégâts subis par les écosystèmes marins de l’archipel de Kerkennah et pénalisent la pêche traditionnelle. La rareté des eaux et la salinisation du sol sont responsables du déclin de l’agriculture. La régression de ces activités traditionnelles entraîne une érosion démographique dans les îles, la main-d’œuvre locale migrant vers le continent. C’est dans ce contexte que le tourisme se présente comme une chance. Paradoxalement, la fragilité de l’île pourrait être un argument d’attraction d’une clientèle touristique spécifique, responsable envers l’environnement, et consciente des changements futurs.

Les conditions de réussite

La diversité de l’offre à Kerkennah, avec des produits liés à son patrimoine, son histoire, sa culture et le fort taux d’ensoleillement permettent de développer un tourisme hors saison. Ceci est expliqué par le prolongement de la haute saison à cause de l’importance de l’ensoleillement annuel. En dépit de l’avantage climatique, Kerkennah possède d’autres atouts, notamment patrimonial et paysager, pour répondre aux nouvelles tendances de la demande touristique internationale. Mais cela suppose la prise en considération de plusieurs éléments :

  • Construire dans le respect de la tradition de l’archipel : les futurs projets touristiques devront respecter le cachet architecturel local, en adoptant une architecture écologique et en utilisant les matériaux locaux (pierre, sable, chaux) et les spécificités (impluviums pour alimenter les citernes publiques). Les caractéristiques physiques de ces matériaux et la technique de leur mise en œuvre leur confèrent des qualités d’isolation thermique appropriées au climat local, en permettant des meilleures conditions d’habitation. L’existence d’un patrimoine bâti ancien- maisons rurales blanchies à la chaux entourées par les champs d’arboriculture- constitue une motivation d’achat pour les résidences secondaires.
  • Veiller à la sauvegarde du patrimoine végétal et artisanal, partie intégrante de l’identité de l’île : la palmeraie constitue le décor initial pour l’offre touristique balnéaire, mais elle est aussi le produit primaire pour l’artisanat et les outils d’utilité quotidienne. L’agression quotidienne de la plantation a entraîné la disparition de variétés de dattes qui n’existaient que sur l’archipel. La création d’une réserve écologique devient une nécessité, si on considère que la durabilité de Kerkennah est liée à la durabilité de sa palmeraie.
  • Le choix de la gouvernance locale : cette gouvernance devrait assurer une meilleure visibilité de l’offre touristique à l’échelle internationale, assurer le positionnement de l’archipel sur le tourisme durable et mieux organiser les acteurs locaux porteurs de petits projets touristiques.

… en bref… 

L’archipel de Kerkennah se caractérise par une richesse écologique indéniable mais le réchauffement climatique et la pollution fragilisent ce territoire vulnérable. Les habitants de l’archipel se sont adaptés aux spécificités naturelles en créant un savoir-faire spécifique en matière de pêche et d’agriculture maraîchère. Les contraintes liées au transport et la fragilité du site sont les principales les causes de l’hésitation des autorités pour contribuer à un véritable développement touristique. Toutefois, la fragilité du territoire pourrait devenir un argument pour créer un produit original et attirer une clientèle spécifique faisant fonctionner la structure hôtelière de manière désaisonnalisée. Il convient d’envisager un tourisme diffus et léger, car toute intervention non contrôlée et qui ne tient pas compte de la sensibilité du milieu naturel risque d’engendrer des formes de dégradation irréversibles.

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