Tunisie : Menaces et inquiétudes

Hommes et femmes politiques

Où sont passés les hommes et les femmes politiques du genre que nous avons connus par le passé ? A croire que cette lignée de leaders politiques qui ont marqué l’histoire du pays s’est, à de très rares exceptions, définitivement éteinte.

Plus personne n’ose aujourd’hui aller au contact des régions désenchantées, des foules en colère, des jeunes désemparés, des salariés mécontents, des pauvres marginalisés et des nantis sans scrupules et peu solidaires pour leur tenir un discours vrai, juste et franc.

A droite comme à gauche, au centre – le ventre mou du pays -, chez les jeunes et les moins jeunes, au sein de la majorité, ou dans l’opposition ils ne sont guère légion. Le courage politique, tout comme l’humilité ne se décrètent pas chez celles et ceux qui ne sont pas habités par un véritable projet politique et de surcroît aux convictions chancelantes, sans réelle vision ni perspectives d’avenir.

Au lieu de cela, c’est la tentation de repli, la résignation sinon la démission des hommes politiques qui dominent au-delà des incantations, des gesticulations et des postures sans lendemain. La vérité est qu’on n’arrête pas de naviguer à vue, au gré des vents, en se laissant ballotter par les vagues sans destination, ni cap précis, au nom d’un hypothétique consensus, prétexte à l’inaction et à l’immobilisme.

Les acteurs politiques fuient leurs responsabilités et se réfugient dans le rôle de spectateurs, sacrifiant leur conviction, quand ils en ont, pour ne pas compromettre leur carrière politique. Ils cèdent à la colère de la rue, aux injonctions de leurs partis et aux pressions de puissants lobbies qui ne s’en cachent même plus. Quand ils doivent faire entendre la voix de la raison, du volontarisme et de la rigueur.

Un homme politique doit avoir le courage de ses idées, le sens de l’Etat et ne jamais déroger au principe de réalité. C’est ainsi et seulement ainsi qu’il finira par gagner le respect et l’estime des gens et des… électeurs. Le pragma­tisme est certes une vertu cardinale, dès lors qu’on s’impose une rigoureuse ligne de conduite pour ne pas s’égarer dans le labyrinthe des compromis qui ne seraient, au fond, que des faux-fuyants.

On ne gagne rien à vouloir se barricader derrière le para­vent des consensus mous et des solutions en demi-teinte, qui compromettent l’avenir, sans alléger la contrainte du moment. On a tout à perdre des promesses sans lendemain, qui ajoutent aux frustrations, à l’exaspération, à la montée des tensions et dont il faut craindre, en retour, l’effet désastreux.

Il n’y a aucun problème, aussi complexe, difficile et grave soit-il, qui ne soit soluble sans un dialogue vrai et respon­sable. Les régions en mal de développement perdraient moins patience, les jeunes diplômés sans emploi crieraient moins leur colère et leur indignation, les salariés renonce­raient à leur guérilla sociale, les entreprises peu civiques se soucieraient davantage des conditions de production et de vie de leur salariés, tout cela serait possible, si les canaux de la communication étaient d’une plus grande fluidité.

Il eût fallu pour cela que les enjeux soient clairement établis. Il faut que tout soit expliqué et partagé avec les Tunisiens sur la réalité du pays et du monde pour les impliquer dans la gestion du changement. Pour que les décisions soient prises immédiatement. L’absence d’une véritable pédagogie de crise a fait naître et amplifier tout un faisceau de malentendus et de ressentiments qui ont fini par exploser. Au final, la confiance s’est fortement dégradée, abîmée.

Personne ne doit s’exonérer de sa part de responsabilité. A charge pour les responsables de trouver les mots et le ton qu’il faut pour le dire et le faire admettre. Sinon, rien ne se fait et tout se complique et s’aggrave.

Le silence des autorités tout comme l’immobilisme est dévastateur : le pays se décompose, l’économie se désagrège, l’Etat se délite et son autorité s’effrite. L’exécutif s’enlise dans les sables mouvants d’une contestation permanente, dont on ne voit pas la fin et encore moins l’issue, en l’absence d’une application rigoureuse de la loi. L’Etat se doit d’agir au nom de la défense de l’économie, de nos emplois et de la cohésion sociale pour mettre fin à des débordements, des dérives et des dérapages en tout genre, qui mettent en péril ce qui reste de nos principaux acquis. Le fait est qu’on entend de partout les craquements : le socle économique et social se fissure. La démocratie ne survivra pas à ce cataclysme.

L’Etat ne doit plus tergiverser. Il ne pourra plus faire demain, quand tout se sera gravement abîmé, ce qu’il peut encore entreprendre aujourd’hui avec un minimum de chance de succès. Il ne doit pas se tromper d’objectif, ni se laisser distraire outre mesure par les conséquences des frappes occidentales en Libye, dont tout le monde sait qu’elles sont inévitables et pourraient même être, à certains égards, salutaires pour extirper de la région le cancer terroriste.

Que n’a-t-on dit au sujet de ces agressions extérieures. Il semble qu’on ait exagérément amplifié les conséquences de ces frappes sur la Tunisie : afflux massif de Libyens, comme si l’espace tunisien leur était étranger, probable infiltration de terroristes en situation de repli, réactivation de cellules dormantes, impact négatif sur le tourisme en situation de mort clinique et sur les IDE qui battent déjà de l’aile pour cause d’agitation interne.

Pour l’heure, il n’y a que les bruits de guerre qui agitent le microcosme politique qui se répand de plateaux de TV en stations de radios pour mettre en garde et dénoncer, à raison d’ailleurs, toute intervention étrangère en Libye ; il nous prédit un raz-de-marée de réfugiés, où se mêlent victimes et bourreaux, ceux qui fuient les bombardements et ceux qui les ont provoqués au nom de leur funeste idée de califat.

A croire que l’onde de choc libyenne mettra à elle seule en péril la croissance, déjà perdue de vue, la sécurité du pays et sa stabilité. Comme si l’économie, la sécurité et les perspec­tives de développement n’ont pas été gravement abîmées par nos propres soins. La vérité est que les chocs intérieurs à répétition, provoqués par la prolifération de la contesta­tion sociale, de revendications excessives et d’entraves à la production ont quasiment divisé par deux notre potentiel de croissance – de 5,2% à 3% – et ont largement compromis notre capacité de redressement.

La déstabilisation de l’économie tunisienne est dans nos statistiques depuis plus de 5 ans. Nous n’avons pas attendu la guerre civile ou l’intervention étrangère en Libye pour en constater les dégâts. On serait beaucoup plus rassurés, si nos politiciens, qui craignent tant pour notre économie des conséquences de la guerre en Libye, se mobilisaient comme ils le font aujourd’hui pour désavouer et pourquoi pas faire front avec le gouvernement contre les dérives syndicales et les dérapages catégoriels, l’incivisme, l’indiscipline et la perte de la valeur travail.

La Libye ? Oui, bien sûr. Mais alors quand verra-t-on s e déployer cet élan en faveur de nos entreprises et de notre économie qui ont tant souffert des querelles, des divisions et des surenchères politiques et de l’incapacité de l’Etat à exercer son autorité ?

Si risque il y a de voir le pays dans l’incapacité de faire face à l’arrivée massive de nos voisins et frères libyens, à la poussée de la demande, à l’envolée des prix c’est parce que nos entreprises sont tétanisées, asphyxiées par une législation d’un autre âge, par la montée des incertitudes, par l’explosion de leurs charges et par la chute de la produc­tivité. La question ne se serait pas posée dans l’hypothèse – eh oui, on en est réduit à cela – d’un écosystème et d’un environnement favorables au climat des affaires.

Le recul de l’investissement – ce qui pèse sur la compétitivité future des entreprises – n’a pas pour origine un tassement, voire un repli de la demande, mais bel et bien l’absence de visibilité à cause des turpitudes et du harcèlement des salariés et de l’administration. Le risque est d’autant plus grand quand se fissure le front intérieur, car aucune thérapie ne pourra alors venir à bout du mal.

Le péril naît de nos propres divisions, de la propagation de la corruption, du climat d’anarchie et de chaos, du non-respect et des lois et de l’impératif de compétitivité des entreprises. Il nous faut au plus vite retrouver, tous ensemble, les fondamentaux d’une croissance saine et durable. Avons-nous d’ailleurs d’autre choix ? Nécessité fait loi. Car il est à craindre que l’année 2016 ne soit guère meilleure que 2015, une année de croissance de moins de 1%.

La raison en est que l’agriculture, l’industrie et le tourisme – donc forcément le transport – ne donnent aucun signe de reprise et sont même sur le déclin : situation inédite, car on n’a jamais observé par le passé un recul simultané de ces trois secteurs. Sur la même période, et c’est le plus grave, les trois moteurs de la croissance sont quasiment à l’arrêt. On ne voit rien venir qui puisse annoncer un rebond de la consommation, de l’investissement et des exportations.

Et ce ne sont pas nos déficits et les difficultés de nos finances publiques qui vont nous tirer d’affaire et relancer le train de la croissance. Sans de nouveaux apports financiers extérieurs – alors que le service de la dette pose déjà problème -, le pays connaîtra des fins de mois difficiles et aura du mal à faire face à ses engagements financiers.

On comprend l’inquiétude et l’indignation de politiques qui redoutent les conséquences des frappes militaires en Libye sur l’économie tunisienne. On peut s’interroger, en revanche, sur leur silence et leur passivité chaque fois que l’économie est mise à mal par les accès de violence et des agitations locales. On comprend mal, en effet, qu’ils ne se soient pas alarmés plus tôt, avant que la situation économique du pays n’inspire, à elle seule, la pire des inquiétudes.

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