Affreux, sales et méchants !

Dans la pauvreté, vous pouvez conserver la noblesse innée de votre coeur ; dans la misère, personne n’en est capable (Dostoïevski dans Crime et Châtiment)

Cette année, il a peu plu et beaucoup neigé. Beaucoup de régions du pays ont été sévère­ment touchées et plusieurs routes ont été coupées. Pour nombre de nos concitoyens qui habitent dans les zones isolées, le froid qui continue de sévir, est difficilement supportable en l’absence de chauffage et d’électricité, donc de lumière.

Par consé­quent, pas de télévision pour échapper à la misère du quotidien et faute de moyens, des régions entières sont restées inaccessibles. Comme toujours. J’ai vu à la télévision des visages tristes et résignés. La solida­rité est bien là, mais cela ne suffit pas pour redonner le sourire, un sourire qui a foutu le camp depuis bien longtemps déjà. Les belles âmes, c’est bien joli, mais rien ne dure. Encore une fois, l’hiver est arrivé pour illustrer le creusement spectaculaire des inégalités et des disparités.

Il est tout de même regrettable que cinq ans après la révolution, les Tunisiens sont encore à se demander quand ils vont sortir la tête de l’eau, alors qu’ils constatent avec effarement que chaque jour, ils s’appauvrissent un peu plus et qu’ils manquent de tout. On se donne beaucoup de mal dans ce pays pour asseoir une démocratie naissante en mettant en place des mécanismes institutionnels à même d’assurer sa pérennité, mais on bricole sur l’essentiel, à savoir : trouver comment sortir d’une crise économique qui perdure. Alors, il ne faut pas s’étonner que les déclassés et autres laissés- pour-compte prennent d’assaut la rue, avec toutes les dérives que l’on a vues.

C’est bien connu, la misère, c’est affreux, sale et méchant, et cela me rappelle, du reste, ce titre éponyme du chef-d’oeuvre du réalisateur italien Ettore Scola qui vient de nous quitter, « Affreux, sales et méchants« . Un film d’un réalisme saisissant sorti en 1976, et qui raconte la vie quotidienne d’une famille italienne dans un bidonville de Rome, dans l’Italie des années soixante. Une mise à nu de la misère matérielle et morale qui rappelle, à bien des égards, ce qu’endurent beaucoup parmi nos compatriotes qui forcément font la gueule et ne croient plus en rien. Alors, lorsqu’ils crient tout leur désespoir et enragent devant l’irresponsabilité de leurs hommes politiques, ce sont les voyous, les pilleurs, les chapardeurs, les maraudeurs et les détrousseurs de tout poil qui s’en mêlent et qui en profitent. On a même parlé de seconde révolution, trop vite.

Et puis, les Tunisiens ont l’impression d’être au milieu du gué. Et cette Libye voisine en pleine tourmente, qui nous fait craindre le pire avec ses hordes de barbus fanatisés qui rêvent encore de restaurer le passé et qui continuent de voir en l’autre l’ennemi, et en la femme, le mal absolu. Une intervention militaire occidentale dans ce pays se précise, avec toutes les conséquences qu’il est facile de deviner.

Le chef de l’Etat a raison d’exiger qu’il soit mis au courant. De quoi vous donner davantage le tournis, surtout quand vous voyez que les menaces terroristes et les appels au meurtre n’ont jamais autant prospéré sur la toile. C’est à se poser des questions sur le degré d’efficacité des moyens mis en œuvre pour mener la chasse aux cyber-terroristes qui ne se gênent pas pour aller faire leur marché dans cet immense réservoir à chômeurs que sont devenues certaines régions du pays.

Que signifie vraiment vendre son âme au diable quand tout vous manque? Alors, quand le président de la République prend son bâton de pèlerin pour aller plaider la bonne cause auprès de monarchies du Golfe dont certaines nourrissent, logent et paient ceux qui veulent changer leur façon de vivre, les Tunisiens restent circonspects, même si, contingences internes obligent, ils voient d’un bon oeil l’activisme diplomatique du premier d’entre eux.

Je partage leur réalisme en même temps que leur réserve, car comme le dit si bien la formule, je ne crois que ce que je vois. Et ce que je vois, ce sont des pays qui subissent de plein fouet les effets dévastateurs d’une crise écono­mique et financière planétaire. Ce que je sais aussi, c’est que charité bien ordonnée commence par soi-même. Je reste persuadé que tant qu’on n’aura pas résolu le problème endémique du transport, les chances de voir nos produits investir un jour un marché dominé par les Occidentaux, resteront un vœu pieux.

On aura beau signer tous les accords et toutes les conventions, ce n’est pas demain que l’on verra dans ces contrées du « Made in Tunisia » sur les étalages et dans les rayons. Et cela vaut pour d’autres parties du globe, notamment l’Afrique que tout le monde convoite.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here