Pas de démocratie sans partis disciplinés

partis politiques

Le récent remaniement ministériel a suscité des réactions dans la vie politique aussi bien du côté des partis au pouvoir que ceux de l’opposition et des indépendants, Hatem Mrad, politologue et Professeur de sciences politiques à la Faculté des Sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, commente le paysage politique actuel en Tunisie. Interview…

leconomistemaghrebin.com : Que pensez-vous du remaniement ministériel qui vient d’être adopté dans la soirée du lundi 11 janvier?

Hatem Mrad : Le remaniement ministériel du gouvernement Essid était prévisible. Ce n’était pas une surprise puisque il avait déjà été annoncé depuis quelques mois. Je trouve que ce gouvernement a une allure politique. Mais avant cette nouvelle composition, l’ancien gouvernement était plongé dans le quotidien et improvisait dans l’urgence ( face aux attentats terroristes). On lui a reproché de ne pas avoir un agenda précis, mais aussi un réel manque de cohérence et de clarté pour rassurer l’opinion publique. Vous savez, la politique c’est l’art de la prévision, un métier de l’action; ce ne sont pas des idées, ou des vibrations intellectuelles, ce sont des rapports de force.

Quelles sont vos observations à l’égard de ce remaniement ministériel?

Dans cette nouvelle composition, nous avons donc 28 ministres. Or, quand on parle d’un gouvernement réduit, dans cette logique, il aurait dû y avoir 20 ministres. Ce qui n’est pas le cas. Nous constatons une domination nette de Nidaa Tounes, puis quatre ministres de l’UPL et Afek Tounès qui garde ses trois ministères. Mais il faut se rappeler que dans un régime parlementaire, le gouvernement doit collaborer politiquement avec le Parlement et le Président de la République, ce qui n’est pas le cas d’aujourd’hui. Nous avons le cas inverse, c’est le Chef de l’Etat qui décide de tout et qui définit la politique de l’Etat. Cela dit, la tâche du Chef du gouvernement est loin d’être facile,  obligé qu’il est de satisfaire tous les partis au pouvoir car sans les alliés et sans la coalition, il ne peut gouverner. Ainsi, notre régime politique actuel fonctionne d’une manière inversée. En dernière analyse, c’est le Président de la République qui a tous les pouvoirs effectifs et non Habib Essid.

Le Chef du gouvernement a-t-il fait le bon choix d’avoir procédé à un nouveau remaniement?

On l’ignore encore pour l’instant, attendons de voir si c’est un bon choix ou pas, parce que la situation est encore ambigüe.

Que pensez-vous des tensions au sein de Nidaa Tounes?

Il est vrai que la situation de Nidaa Tounes est très compliquée. Il faut dire que les événements se succèdent rapidement, on n’arrive pas à avoir le recul suffisant par rapport à l’implosion du parti. Malgré tout, le fait que Béji Caïd Essebsi ait pris parti pour son fils et les démissions en cascade des députés du groupe parlementaire rajoutent à la confusion. Il est à la fois inquiétant et très rare de nos jours que des partis politiques s’auto-détruisent. Cela ne permet pas non plus de résoudre les problèmes réels du pays, tels que le chômage, le redressement de l’économie, l’élaboration des grandes réformes politiques, économiques, sociales et constitutionnelles. Il est très difficile de se prononcer maintenant. Cependant, ce que je peux dire c’est qu’il y a un manque flagrant de discipline au sein du parti au pouvoir et ceci a de très mauvais effets sur la population. Vous n’imaginez pas à quel point les habitants du sud sont révoltés par ce qui se passe dans le paysage politique toutes tendances confondues. Eux ne pensent qu’à une seule chose, comment s’en sortir sur le plan économique et social. Mais ce qu’ils constatent également, c’est que les partis politiques sont absents par rapport à leurs revendications, et qu’ils ne sont là que pour assurer le partage du gâteau entre les partis au pouvoir. D’ailleurs, les régions du sud ne sont encadrés ni par le gouvernement et encore moins par les partis politiques qui ne se préoccupent que de faire de la politique politicienne à Tunis, dans les grandes villes et non dans les régions.

Que pensez-vous de la démarche de l’ancien secrétaire général de Nidaa Tounes, Mohsen Marzouk, de créer un parti qui ferait de l’ombre à Nidaa Tounes?

J’ai quelques réserves. On ne me fera pas croire que Mohsen Marzouk est motivé par le fait que Béji Caïd Essebsi est déjà très âgé et qu’il doit assurer la relève, ou par le fait que l’autre tendance que représente Hafedh Caïd Essebsi est alliée aux islamistes, alors que lui veut séparer le religieux du politique. Personnellement, je pense que c’est un homme très ambitieux, très pressé parce qu’il veut profiter de la conjoncture pour se positionner d’une manière politique, pour par la suite être le leader de ce courant politique.

Aurait-il des chances de remporter les municipales?

Vous savez, on ne peut rien prédire pour l’instant. D’autant plus que ce parti n’est pas encore entré dans les sondages d’opinion. Le jour où on fera des sondages d’opinion du parti de Mohsen Marzouk, on aura plus d’éclairage sur la situation.

Que représente pour vous la démocratie?

On ne peut pas construire une démocratie avec des partis indisciplinés parce que les partis ont un pouvoir sur les institutions, sur le Parlement. En Tunisie, ils sont indisciplinés parce que nous n’avons pas encore une culture politique, des partis qui ont une tradition. Qui dit parti politique dit histoire. Voyez Ennahdha, il a une histoire, il a une tendance politique affirmée, et cela lui donne un ancrage culturel historique très important. Or, les nouveaux partis n’ont pas encore cet ancrage historique  politique à part peut-être le Front Populaire, ou Nidaa Tounes, qui serait le nouveau courant destourien.

L’Etat de droit n’est pas en train d’être appliqué et la transition démocratique reste inachevée, parce que certaines lois ne sont pas encore adaptées, telles la loi relative au Conseil supérieur de la magistrature, la loi sur la justice transitionnelle, etc.

Connaîtra-t-on un jour un pluralisme politique?

On l’espère, peut-être faut-il donner du temps au temps. Il y a eu de belles réalisations depuis le 14 janvier, comme le dialogue national. Il ne faut pas non plus oublier que nous avons une société civile très importante, très musclée.

Justement où se situe cette société civile?

La société civile ne représente pas Fb ou les réseaux sociaux parce que la société civile, ce sont les habitants des régions défavorisées, ce sont les classes moyennes, les élites… La société civile est désemparée quand elle observe le spectacle de Nidaa Tounes, elle est en train de constater que c’est Ennahdha qui en récolte les fruits. Ce qui est d’autant plus inquiétant. De la même manière, quand vous entendez le chef du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, lors de son discours au congrès de Nidaa Tounes à Sousse, dire que:  « Nidaa Tounes son associé au pouvoir », alors que cela devrait être l’inverse. C’est grave de dire cela, peut-être que personne ne l’a remarqué. Personnellement, cela m’a choqué.

Quel est le sentiment général des Tunisiens à l’égard du paysage politique déséquilibré, selon vous?

Tout n’est pas  noir. Les Tunisiens acceptent de plus en plus le jeu démocratique comme le prouve le respect des règles constitutionnelles. Qui sait, peut-être que les islamistes finiront par opter pour une conversion idéologique vers la démocratie… Il paraît qu’ils vont dans ce sens, on en jugera dans l’avenir. Vont-ils épouser les valeurs démocratiques? En somme, une bonne partie des Tunisiens ne se sont ni pessimistes ni optimistes avec tout de même une légère prééminence du  pessimisme, puisque rien ne marche sur le plan économique..

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