Tunisie : Degré zéro de la politique

Etrange situation ! Tout le monde s’agite, mais peu de personnes se retrouvent, se reconnaissent dans le jeu trouble, sinon dangereux, de politiques aux origines douteuses ou mal identifiées.

Quelle déception, quel dommage d’assister impuissamment au naufrage des valeurs, sans lesquelles la politique n’est plus ce qu’elle devrait être. Le spectacle est affligeant. Des acteurs, largement improvisés, ne tiennent plus dans leur rôle, si tant est qu’ils le savent. On attendait, on espérait des échanges dignes de ce nom, de vrais débats autour d’une vision, d’un dessein, de valeurs, d’un programme de développement, d’un cap et d’une méthode. Au lieu de quoi, on nous inflige un déballage politico-médiatique sordide, qui en dit long sur l’état d’esprit et les mentalités des politiques, peu au fait de leurs propres responsabilités. L’invective, les accusations, l’anathème tiennent lieu de discours. On est tombé bien plus bas qu’on pouvait le craindre. On touche le fond et le degré zéro de la politique.

Passe encore les amabilités sémantiques et l’offensive tous azimuts menées par l’opposition contre le gouvernement et le pouvoir. A croire qu’elle ne peut déployer d’autres moyens que l’affrontement pour exister. Il n’empêche; elle est dans son rôle quand elle critique, s’oppose, conteste. On peut déplorer ses provocations inutiles et son agressivité contre-productive dans le ton et le propos, mais on finit par le comprendre. La démocratie est à ce prix.
On ne comprendra jamais, en revanche, les attaques en règle des partis de la majorité, qui font feu de tout bois contre le gouvernement dont ils font partie comme pour se désolidariser, se dédouaner d’avance d’un éventuel échec qu’ils craignent ou qu’ils redoutent. Sauf que s’ils continuent de jouer avec le feu, ils finiront par déclencher un véritable incendie. Il n’y a rien de pire que ces anticipations auto-réalisatrices.

A force de prédire un échec, fût-il peu probable, on finit par le provoquer. On ne comprend pas le comportement des partis politiques de la coalition gouvernementale, lesquels, plutôt que d’assumer leur rôle, endossent volontiers l’habit de la contestation, comme s’ils ne voulaient pas en laisser le monopole à l’opposition établie. Ils avaient pour mission – c’est du moins ce que nous avons compris au départ – de soutenir politiquement le gouvernement et de le conduire sur les sentiers de la croissance et du développement. Il existe pourtant un cadre de dialogue et de concertation interne, où tout peut être dit, proposé, revu et corrigé, sans que la moindre réserve tourne au procès public.

Le gouvernement Habib Essid s’expose plus que d’autres aux vents de la critique. Il n’a pas la cuirasse solide. Il a pour ainsi dire les défauts de ses qualités. On oublie que c’est un gouvernement consensuel, hors norme, atypique, un gouvernement de régime de partis – le pire de tous les systèmes politiques. Il ne ressemble en rien aux gouvernements de Hamadi Jebali ou de Ali Laarayedh, dont les chefs régnaient en maîtres, forts de l’hégémonie dominatrice d’Ennahdha sur la troïka. Il diffère aussi de celui de Mehdi Jomaa, composé de technocrates sans rapport – en théorie du moins – avec les partis.

Le gouvernement Habib Essid relève d’un jeu de bascule, d’un rapport de force, nés des élections législatives. Il traduit une forme d’équilibre instable. C’est si vrai que le premier a vécu avant même d’exister. Le second, sujet aujourd’hui de toutes les spéculations, a été enfanté dans la douleur, au terme d’arbitrages laborieux, difficiles sinon quasi impossibles. Difficile pour un homme qui se voulait au-dessus des partis — il a été choisi pour cela – de composer avec des formations politiques en furie. Il était le candidat de Nidaa Tounes, le parti majoritaire, pour couper court aux critiques de l’ensemble de la classe politique qui redoutait que Nidaa ne s’arroge le monopole des trois présidences et un pouvoir sans partage.

A charge pour les partis politiques de la coalition d’aller jusqu’au bout de leur logique, de s’inscrire dans cette démarche consensuelle et de soutenir, ne serait-ce que par souci de cohérence le gouvernement, passage obligé d’une transition démocratique qui en est à ses premiers balbutiements. Le comble est que les attaques les plus virulentes, les mises en cause les plus radicales, du reste à visage découvert, partent des rangs du parti majoritaire, le principal architecte de cette forme inédite d’ingénierie politique.

On ne peut à la fois faire et vouloir une chose et son contraire. Alors trêve d’hypocrisie ! Rien ne justifie de telles transgressions, pas même les luttes fratricides qui secouent Nidaa Tounes et menacent de le faire imploser. Ce parti est en panne de boussole depuis que Béji Caïd Essebsi s’en est éloigné pour se mettre au service de la République.

Conçu au départ comme un vaste mouvement électoral, il peine aujourd’hui à s’organiser en parti politique apaisé, à l’abri des querelles de chefs dont tout le monde s’accorde à dire qu’elles sont suicidaires. Le spectre d’Ettakatol et du CPR, aujourd’hui réduits à néant ou presque, n’est pas bien loin. A croire que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Et comme si les attaques des politiques, notamment celles de ses alliés, ne suffisent pas, le gouvernement dut essuyer les assauts répétés et le harcèlement des syndicats, décidés eux aussi, et à leur manière, de le soumettre ou de le démettre.

Ni accalmie politique, ni trêve sociale, le gouvernement Essid est interpellé de partout et attaqué de toutes parts. Au moment où il mène une guerre, sans doute la plus difficile et la plus éprouvante, contre le terrorisme dont sont victimes et des personnes et l’économie tunisienne qu’il a fini par déstabiliser : la Tunisie est aujourd’hui dans l’oeil du cyclone terroriste.

Il eût fallu, dans ces conditions, que les acteurs politiques et sociaux en prennent davantage garde. Il faudrait davantage de décence dans les discours, plus de retenue dans l’agitation et plus de sens des responsabilités. Toute attitude ou posture de nature à affaiblir ou à faire hésiter le gouvernement, qui ne se contente pas de compter les victimes, mais qui mène une vraie traque des terroristes, est un signe d’irresponsabilité et un déni de la réalité et des règles de la démocratie.

On ne peut tout demander à un gouvernement qui a hérité de la pire des situations économiques, financières et sociales qu’ait jamais connue le pays. Il ne peut se projeter dans l’avenir, sans réparer au préalable ce qui a été lourdement et gravement abîmé tout au long des décennies et plus encore des cinq dernières années.

Les politiques, les syndicalistes, les chefs d’entreprise, les hôteliers – ils ne sont pas les seules victimes du terrorisme – et la société civile sont dans leur rôle quand ils assument leur fonction d’alerte, mais ils doivent veiller à ce que leur rôle de vigie n’altère pas et ne trouble pas l’action du gouvernement, dont les objectifs et les priorités sont clairement énoncés. Se laisser aller à ses instincts purement égoïstes, privilégier ses propres ambitions personnelles au mépris de l’intérêt général conduisent au désastre politique, économique et financier. C’est se condamner à ce jeu de massacre de celui qui gagne perd. Le problème est qu’en pareille situation, c’est tout le pays qui fera les frais de cette déchéance.

Le gouvernement Essid n’est certes pas parfait – quel autre le serait ? – mais il est perfectible. Il avance et avise sur des chemins sinueux, quand ils ne sont pas bardés de mines, à mesure qu’il retrouve ses marques. On ne comprend pas qu’il ne soit pas soutenu – par conviction ou par réalisme – par la majorité et les corps intermédiaires – syndicats et patronat – qui sont aujourd’hui à l’honneur.

Le Prix Nobel de la paix décerné au quartet est venu à son heure. Il met du baume au coeur des Tunisiens, lassés, découragés par ces querelles de chapelle et règlements de compte de bas étage, mais non sans dommages collatéraux sur l’économie. Cette distinction honore autant qu’elle engage, syndicats et patronat, à construire un vrai dialogue social apaisé, pour sortir l’économie et le pays de l’ornière. Cette consécration internationale est chargée de sens et de signification; elle les place sous les feux des projecteurs du monde entier. Toute hésitation, tout retour en arrière de nature à réveiller les vieux démons de la discorde leur sont interdits.

Avis aux partis politiques, atteints pour beaucoup d’entre eux, de la maladie infantile de la démocratie. Les corps intermédiaires – UGTT,UTICA -, de concert avec le gouvernement, sont tenus de nous offrir une perspective, une vraie promesse d’avenir pour nous réconcilier avec nos obligations de tous les jours. Il n’en faudrait pas plus pour dissiper nos doutes, craintes et interrogations, bref, pour nous réenchanter… à la manière du Prix Nobel de la paix qu’on n’a pas fini de célébrer.

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