Tunisie : l’heure est grave !

Incorrigible Tunisie ! Nous sommes passés maîtres dans l’art de créer nos propres problèmes jusqu’à mettre en danger la sécurité et l’intégrité du pays avant d’en appeler, en désespoir de cause, au dialogue national pour conjurer le mal dont nous sommes les architectes et les auteurs.

Le dialogue national d’essence politique, économique, sociale, sécuritaire ou géopolitique, élevé aujourd’hui au rang d’une ardente obligation, oui et mille fois oui. Mais pour quoi faire ? Et question encore plus importante : pourquoi en sommes-nous arrivés à ce point de gravité alors qu’il n’y a aucune fatalité à s’encombrer de ce genre de situation explosive ?

L’ennui est que parmi ceux qui crient au danger et appellent de toute leur force au dialogue national, il y a ceux-là mêmes qui sèment le désordre et soufflent sur les vents de la discorde. Ils s’acharnent à mette le feu aux poudres. La vérité est que ce rôle de pompier ne sied guère à des pyromanes au statut confirmé et au passé chargé ! C’est manquer de décence, de dignité même que de « chercher » à éteindre l’incendie qu’on a délibérément allumé la veille.

Le masque est tombé. Ceux qui jouent aux vierges effarouchées ne peuvent plus se cacher derrière le paravent de la démocratie, ou, pour être plus vrai, de l’hypocrisie. On en connaît désormais le mobile, l’agenda politique, les desseins inavoués et les sombres perspectives qui seront la note de frais de cette machinerie dévastatrice.

L’heure est grave, sans que rien ne prédispose le pays à un tel danger, pas même les foyers de tensions endémiques, les poches terroristes, les cellules dormantes, voire le déferlement de Daache qui campe à quelques encablures de notre frontière sud. Pour autant, le gouvernement Habib Essid se devait de réussir dans ce magma de difficultés. Il en avait en tout cas l’ambition, même s’il souffrait dès le départ d’un déficit de moyens et d’un exécrable héritage économique et financier : il a pour lui la légitimité politique, la durée, une vaste coalition politique et l’envie de réussir. Il pouvait surtout compter sur le sursaut des Tunisiens, lassés, traumatisés, abîmés même par le laxisme et l’inefficacité des gouvernements précédents.

Le gouvernement Essid, sans passé encombrant, ni passif, affichait sa ferme volonté de mener le pays à bon port. Il pouvait donc réussir, là où les autres ont échoué. Ce qui requiert du reste de grandes aptitudes, un cap, une parfaite connaissance de la sociologie de la pauvreté et de la misère, un sens profond de l’Etat, une détermination à toute épreuve et d’énormes convictions.

Car le plus dur reste à faire : parachever la construction de l’édifice démocratique dont on venait à peine de tracer l’esquisse et reconstruire, en la redressant, l’économie, privée de tous ses repères et fragilisée à n’en plus finir par des revendications et des arrêts de production récurrents, sous le poids de la contestation sociale sortie d’on ne sait où, ni pour quelles raisons.

Le gouvernement est-il à peine constitué que des mains expertes et des politiques aigris, dépités, lourdement sanctionnés par le scrutin électoral allument les brasiers et multiplient les appels aux émeutes et à la désobéissance civile. Stratégie du pire et de la terre brûlée ? Qu’importe, la fin justifie les moyens. Que n’a-t-on fait au nom de la démocratie : les alliances les plus abjectes, les outrances sémantiques, les exactions, les débordements en tout genre jusqu’à enfreindre la loi et les règles républicaines. Objectif : faire couler le gouvernement, issu pourtant d’élections libres et démocratiques. Et tant pis si, en le torpillant de partout, on fera aussi sombrer dans les ténèbres la démocratie, ultime conquête de la révolution de décembre-janvier 2011.

On est moins dans une démarche politique – fût-elle politicienne – que dans une logique de guerre sur fond d’attaques terroristes, au point de s’interroger sur d’éventuelles liaisons dangereuses ou complicités inavouées. La question n’est pas sans intérêt. Seul regret : certains syndicats de base et de prétendues coordinations n’ont pas vu plus loin que leurs soucis immé- diats dans ce contexte miné par ces turbulences politiques.

Ils se sont arc-boutés sur des revendications, du reste tout à fait légitimes, mais qui étaient très décalées dans le temps, au point qu’elles se sont largement discréditées au regard de l’ensemble de la majorité silencieuse, si exaspérée par ces grèves à répétition qu’elle est sortie de son silence. L’urgence – et cela n’échappait à personne – était de bannir le terrorisme, l’insécurité et la violence, de rétablir l’autorité de l’Etat, d’affirmer la primauté du droit et de la loi, de restaurer la confiance, de redonner espoir à une économie en décrépitude, de relancer l’investissement en net recul, à travers une véritable politique à la fois d’offre et de demande.

L’urgence était d’allumer tous les moteurs de la croissance, pour créer des emplois, résorber la fracture sociale, atténuer les déséquilibres régionaux et donner enfin une perspective aux jeunes diplômés dont le nombre explose d’une année à l’autre. L’honneur du gouvernement, du patronat, des syndicats est de permettre à ces jeunes d’accéder à un emploi valorisant, de leur offrir une perspective et un avenir. Au lieu de quoi, on vit surgir des grèves dures, brutales, souvent illégales, à peine croyables, qui ont pris pour cible la fonction et le secteur publics, sanctuaires jusque-là de la raison et de la retenue.

On n’a pas connaissance qu’elles furent dénoncées par la centrale, alors même que ces grèves s’en prennent au socle républicain qu’est le service public. L’impopularité du mouvement syndical, hier encore porté sur les fonts baptismaux, n’est plus à démontrer. Ce qui est un mauvais présage pour l’avenir. Dans l’enseignement, la santé, le transport, les tribunaux, l’énergie et les mines, syndicats et corporations ont commis l’impensable. Il n’est aucune ligne rouge qui n’ait été transgressée et franchie.

Le défi syndical menace désormais la pérennité du service public. Trop de rancune et de rancœur pèseront indubitablement sur la poursuite d’un dialogue social, qui doit être à la fois rénové, apaisé et responsable. Les règles sacrées attachées aux symboles mêmes de l’Etat ont volé en éclats. C’est le cœur même de l’Etat qui est ébranlé par le feu nourri des syndicats contestataires. Le pays en portera longtemps les stigmates. Il y a de fortes probabilités pour que le rapport de l’Etat avec ses propres organes et structures ne soit plus ce qu’il a été par le passé. L’éventualité d’une redéfinition à terme du périmètre et des fonctions de l’Etat, victime aujourd’hui de sa propre obésité n’est pas un simple cas d’école.

Le dialogue national, pour quoi faire, si les principaux auteurs du chaos politique et du désordre social campent sur leur position ? S’il ne sert pas à organiser et à consolider le nécessaire front intérieur, si l’on ne relève aucune inflexion significative de nature à ramener le calme et la sérénité ? Le gouvernement, mis sous pression par une opposition impatiente, ne peut tout donner. Il ne peut ni ne doit non plus tout promettre.

Il a pour ultime obligation d’éradiquer la menace terroriste, d’assurer la sécurité du pays, des citoyens et des investissements, de restaurer la confiance, de redresser le pouvoir d’achat qui a fondu ces dernières années comme beurre au soleil, de restaurer l’autorité de l’Etat et de mener à leur terme les chantiers d’investissements publics, désespérément abandonnés depuis plus de 4 ans. Il n’a d’autre obligation que de stabiliser et de consolider une situation si dégradée, qu’elle paraît à jamais compromise. S’il y parvient – et il en prend le chemin – ce serait un exploit. Il peut ensuite entreprendre et engager les nécessaires réformes structurelles qui, même si elles « font mal », auront un effet libérateur sur la croissance et bénéfique pour tous.

Il y a un temps pour arrêter l’hémorragie, pour sécuriser et apaiser le pays et le mettre en ordre de marche, et un temps pour se projeter dans l’avenir, moyennant le redé- ploiement sur les nouveaux relais de la croissance – NTIC, économie verte, industrie pharmaceutique, services liés à l’industrie,… – et en se servant des instruments et des outils du monde en devenir. Engager le dialogue national en cohérence avec cette vision qui fait de l’Etat – dont c’est la vocation – le principal maître d’œuvre ? Oui, bien sûr.

Le dialogue est utile et nécessaire. Mais il faut en définir un cadre et des structures dédiées. Ne peut-on redonner vie, sans doute sous une forme plus adaptée à la nouvelle donne politique, sociale, sécuritaire et environnementale, au Conseil économique et social aujourd’hui dissous ? Il est tout à fait indiqué pour abriter et instituer ce genre de dialogue qui, expurgé de ses velléités idéologiques et investi de plus de rationalité, pourrait infléchir les décisions de l’Etat. Sans quoi le gouvernement n’aura pas assez de tout son temps pour assurer les charges gouvernementales qui sont les siennes, prendre une part active au dialogue et se présenter régulièrement devant les représentants du peuple. Il ne peut s’engager et se disperser sur tous ces fronts, au risque de passer à côté de ses obligations essentielles.

Le dialogue national, sous quelle forme et pour quelle finalité ? Le risque est qu’en l’absence de termes de référence et d’une définition précise, il pose plus de problèmes qu’il n’apporte de solutions qui sont du ressort de l’Etat. Si on veut en faire un organisme cogérant ou un substitut du gouvernement, il sonnera la fin de nos illusions. Le gouvernement a la vocation et le devoir de gouverner. On comprend et on apprécie que le chef de l’exécutif consulte, s’informe et informe les formations politiques et les partenaires sociaux avant de s’engager sur des décisions déterminantes pour l’avenir du pays, mais on ne comprend pas la nécessité d’une quelconque délégation de pouvoir, fût-elle des plus minimes. L’idée d’un gouvernement par procuration choque et dérange.

Le gouvernement Habib Essid, comme tout autre gouvernement digne de ce nom, ne peut ni ne doit se dérober à ses obligations et prérogatives pleines et entières. D’autant qu’il en a tous les attributs. On a rarement vu un gouvernement légitime se prêter à ce simulacre de gouvernance politique. Un gouvernement à responsabilité limitée ? Ce n’est pas ce qu’attendent les Tunisiens du gouvernement actuel. Un seul message : qu’il affirme son leadership, qu’il monte sur le pont et que son chef, qui a le pied marin, assure vigoureusement, comme il sait le faire, les commandes. Faute de quoi, mieux vaut quitter le navire, au grand désarroi de tous.

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