Ansar Chariaa, Daech ou Al Qaeda ont été créés pour semer le chaos

Ancien diplomate, ancien ambassadeur dans plusieurs pays, il a longtemps servi du temps du leader Habib Bourguiba. Il s’appelle Mohamed Férid Chérif. Ses amis le décrivent comme “ une encyclopédie historique ”. Il est également auteur de plusieurs ouvrages dont “ les positions diplomatiques dans l’ère bourguibienne ”, ou encore “ la régence de Tunis ”, dans lequel il livre son témoignage sur la situation diplomatique en Tunisie et dans les pays voisins. Interview…

leconomistemaghrebin.com : Que pensez-vous de la situation actuelle en Libye, notamment la fermeture du consulat tunisien à Tripoli?

Mohamed Férid Chérif : Lorsque le ministère des Affaires étrangères a installé deux consulats, l’un à Tripoli, l’autre à Ben Ghazi, il n’ y avait pas ce chaos, les circonstances étaient normales, sachant que nous avons un grand nombre de Tunisiens résidents dans ces deux villes. Mais avec ce qui s’est passé, il est devenu risqué d’ouvrir un consulat à Tripoli.

On a essayé de satisfaire les deux camps et cela a été difficile pour deux choses : nous ne pouvions pas être avec les deux côtés à la fois : Fajr Libya et le gouvernement qui est reconnu à l’échelle internationale. Ceci nous a créé un problème majeur. Les “Tripolitains” mènent une guerre fratricide avec leurs frères libyens, du même sang qui a coûté la vie à un grand nombre de Libyens et de blessés, une situation anormale.

Effectivement s’il y a faute, c’est parce que nous avons attendu trop longtemps pour fermer le consulat. Cela aurait dû être fait bien avant. Et vous avez vu ce qui s’est passé avec la prise d’otages de dix diplomates et la libération du terroriste Walid Klib. Malheureusement, il n’y avait pas d’autres solutions, il fallait agir ainsi. Imaginez le cas contraire, c’est-à-dire qu’on refuse la libération du terroriste en question, que serait-il arrivé ? On aurait eu la mort de dix diplomates tunisiens.

Maintenant que le consulat est fermé, il y a pourtant des Tunisiens qui se trouvent encore en Libye et ne veulent pas rentrer ?

C’est un problème qui se pose, auquel  il n’ y a pas de solution. Il s’agit du premier cas observé.

Y a-t-il eu des cas similaires, c’est-à-dire la prise d’otages auparavant ? Non, il n’y a pas eu de prise d’otages dans les mêmes conditions

Qu’en est-il de Daech ?

Il faut savoir ce que signifie le mot Daech, c’est un Etat islamique dans la région du Machrek, Damas et Bagdad, leur but est de rétablir le Califat dans les pays musulmans.

A une époque, on parlait de l’organisation terroriste Al Qaeda, et voilà maintenant qu’on entend parler de Daech, comment expliquez-vous la survenue de ces organisations terroristes?

Que ce soit Ansar Chariaa, Daech ou Al Qaeda, ce sont des organisations qui ont été créées pour semer le chaos.

Pensez-vous que la Libye va s’en sortir ?

Il est clair que les Tunisiens et les Algériens sont contre toute intervention militaire. Je pense que les Libyens se battront entre eux jusqu’à ce que l’un deux finisse par accepter sa défaite. Je me rappelle ce que le président de la République Béji Caïd Essebsi a dit : “ Nous n’intervenons pas, les Libyens vont s’arrêter à la dernière cartouche ”.

Il faut savoir que certains pays comme la Turquie, le Qatar and co ont intérêt à ce que la Libye s’auto-détruise, l’intérêt commun n’est autre que le pétrole. Le Qatar est le mal personnifié, il dépense des milliards rien que pour détruire un pays. Chose qu’ils ne peuvent pas faire avec la Tunisie. La Tunisie est solide, grâce à une société civile qui est exemplaire, (“ Atissam errahil ” comment la société civile s’est mobilisée, le retrait de la Troïka..).

Nous allons avoir beaucoup de difficultés, mais la Tunisie vaincra parce que la Tunisie est exceptionnelle. Elle n’est pas comme les autres pays. Et puis nous avons eu une chance extraordinaire d’avoir un homme comme Bourguiba qui a créé une société moderne, intelligente, possédant une culture raffinée et qui ne se laisse pas manipuler facilement. Je reste optimiste quant à l’avenir de la Tunisie, mais nous allons vivre cinq années difficiles.

Vous avez travaillé avec Bourguiba, comment était-il ?

J’ai eu l’honneur de servir du temps de Bourguiba, j’étais son ambassadeur en Syrie et dans d’autres pays. C’était une époque extraordinaire.

Quel souvenir gardez-vous de Bourguiba ?

J’étais le chef de la division Asie-Monde arabe et bien souvent il nous convoquait quand il s’agissait de questions de relations diplomatiques. Le président Bourguiba a cette qualité extraordinaire qu’est la modestie. Il savait écouter les gens. J’ai assisté à sa rencontre avec plusieurs chefs d’Etat.

Comme qui ?

Jamel Abdennasser, le président égyptien.

Comment était la relation entre Bourguiba et Abdennasser ?

Ils se respectaient mutuellement, mais les choses avaient pris une autre tournure quand Bourguiba avait dit à Abdennasser, au cours d’une visite en 1965, évoquant le conflit palestinien: “ J’ai proposé aux Palestiniens d’accepter les accords des Nations unies, alors que les Arabes avaient refusé cet accord, je vais le faire, mais à une condition, il ne faut pas m’attaquer ”. Après ses déclarations, l’ambassade de la Tunisie en Egypte a été incendiée. Abdennasser était un mauvais joueur dans ce conflit.

Et la diplomatie tunisienne actuellement comment la voyez-vous ?

Aujourd’hui il n’ y a plus rien, la diplomatie tunisienne a vécu son âge d’or. En 1961, cinq ans après son indépendance, la Tunisie a été élue présidente de l’Assemblée générale des Nations unies, la Tunisie était représentée partout, on avait créé des commissions et son avis avait son poids.

Et j ai collaboré avec Béji Caïd Essebsi, une collaboration excellente et fructueuse. Je vous raconte une anecdote: j’étais nommé à Téhéran, en Iran en 1980, en tant que Chef du poste, M. BCE était ministre des Affaires étrangères, l’Iran était en conflit avec l’Irak et j ai envoyé des messages à BCE pour l’informer que la guerre va éclater entre les deux pays. Il m’a renvoyé un télégramme me demandant de retourner à Tunis pour consultation. Je me souviens que c’était un samedi, il devait me recevoir le lundi. Une fois arrivé, son attaché de presse s’est mis à rire, je lui ai posé la question qu’y-a-t-il d’aussi drôle? Sa réponse a été :  » Ils vous ont fait venir pour une consultation, voilà que la guerre a éclaté, ce matin entre l’Irak et l’Iran, vous aviez raison ».

Quel est le Chef d’Etat qui vous a le plus marqué  ?

Il va sans dire, le Leader Bourguiba, celui qui était le plus marquant; ensuite Hafedh el Assad, le père de Bashar el Assad, c’était un homme extraordinaire, je ne suis pas le seul à le dire. C’est un homme qui prend le temps d’écouter et qui répond à votre question. Il est resté 30 ans au pouvoir et a su tenir la Syrie, son fils Bachar n’a pas le cran de son père, puis vient le roi de  Jordanie.

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