Tunisie : Une femme sous influence

On vient d’apprendre que Mme Selma Elloumi  est l’heureux récipiendaire du prix de la Femme d’influence pour l’année 2015.  Comment expliquer ce choix ? Quels aspects font d’elle une personnalité influente ? Mais d’abord qu’est-ce qu’une personne d’influence ? C’est en général quelqu’un qui exerce une action plus ou moins mystérieuse sur les êtres et les choses, suscite des changements lents ou immédiats, directs ou continus, apaisants ou irritants, graduels ou brusques, imperceptibles ou évidents, bénéfiques ou maléfiques. Ce pouvoir, qui permet d’agir sur les volontés des personnes et d’exercer un ascendant sur leurs opinions morales ou artistiques sans user de la contrainte et de la menace, n’est pas donné à tout le monde. Par ce prix, Mme Elloumi aurait donc rempli toutes les conditions et réunit tous les ressorts lui permettant d’avoir de « l’influence ».  Sur les opinions politiques puisqu’elle participe dans des structures dirigeantes d’un grand parti, sur l’orientation du gouvernement en tant que ministre du Tourisme et, enfin, en matière de gestion d’entreprise en sa qualité de femme d’affaires qui pense en chiffres d’affaires et en rentabilité et qui pourrait être avide de gains et mue par une insatiable cupidité des biens terrestres ou, au contraire, profondément généreuse, charitable et mécène. Autant de raisons donc pour qu’elle soit en bonne position pour contribuer à la résolution des problèmes du pays et, par conséquent mériter la reconnaissance de ses pairs.

Il y a là incontestablement une belle histoire à raconter aux enfants, celle d’une incontestable réussite. Mais comme disait Albert Einstein, tout en ce monde est relatif par rapport à l’échelle infinie de l’espace et du temps. C’est pour cette raison que nous allons essayer de voir la  signification intellectuelle d’une telle distinction sous un angle différent, loin de toute considération  sur la qualité de la personnalité intrinsèque de l’actuelle lauréate. Or, ce que révèle ce prix décerné à Mme Elloumi, c’est uniquement que les femmes entrepreneures, lorsqu’elles entrent en politique, font rêver. Elles jouent un rôle important de modèle pour beaucoup d’autres femmes qui envisagent de créer leur propre entreprise, être en phase avec le monde économique moderne et, éventuellement, s’adonner à la pratique du pouvoir car, contrairement aux hommes, la majorité des femmes ne veulent pas le pouvoir pour le pouvoir, mais pour l’exercer. Dans ce cas, on n’est pas à proprement parler dans l’influence, mais dans l’admiration, l’engouement et l’identification en général. Et rien ne laisse penser avec certitude que Mme Elloumi modifiera en profondeur les pratiques du management d’entreprise ou l’histoire politique de ce pays. En tout cas, il est beaucoup trop tôt pour le dire.

Car pour toute femme/homme politique et/ou d’affaires, l’influence ne peut se mesurer que sur la durée. Dans 50 ans peut-être aura-t-on assez de recul pour dire si Mme Elloumi, bien que riche et puissante, a été l’artisane d’un succès inespéré, a vraiment marqué  son époque, révolutionné notre manière d’être ou l’avenir  du pays. Bref, que certaines femmes qui lui ressemblent ont eu de « l’influence ». Non pas par le simple fait de succéder à leurs papas ou de profiter d’un patrimoine familial, mais en tant que véritables aventurières parties à la conquête des marchés, mettant en jeu leur carrière et parfois leur sécurité au point de devenir l’objet de plusieurs versions d’une histoire légendaire. Que signifie, en effet, être « influent » en 2015 si les historiens de 2035, rétrospectivement, n’ont plus aucune trace de la réalité de cette influence ? Car ce choix en faveur d’une personne qui apparaît probablement sympathique à  son entourage et à ses proches, mais parfaitement  inconnue il y a encore peu de temps du grand  public et qui tient aujourd’hui sa célébrité aux yeux de la société beaucoup plus par son entrée au gouvernement que par qualités de manager, ne relève pas d’une réflexion en profondeur sur ce que l’influence signifie. Ainsi, on emploie cette même notion pour désigner des réalités différentes. Mme Yellen, par exemple, qui est la présidente de la Réserve fédérale des Etats-Unis, aura vraisemblablement une influence considérable sur la politique monétaire américaine et par-delà sur l’économie mondiale. Mais il est trop tôt pour le dire. En revanche, Simone Veil, auteur de la loi qui porte son nom sur l’interruption volontaire de grossesse ( IVG ) qui, en son temps, a eu le courage de faire face à des puissances politiques très conservatrices représentées majoritairement d’hommes, est devenue une icône de la lutte pour le droit des femmes et son combat constitue un moment de rupture qui a fait bouger la société française.

On perçoit bien comment un politique, un intellectuel, des leaders d’opinion, mais aussi des personnalités d’entreprises qui promeuvent un produit qui change les usages- de Henry Ford à Steve Jobs– peuvent être reconnus influents, car ils modifient les comportements, les idées, l’économie, la société et la politique de leur époque. Pour Mme Elloumi, cette définition de l’influence s’avère par conséquent inopérante ce qui, par ailleurs, ne remet aucunement en cause son talent de dirigeante d’entreprises profitables et innovatrices.

L’influence ne peut s’expliquer non plus par la notion de réussite dans la vie professionnelle. De nombreuses femmes sont  arrivées par leur pugnacité à la tête d’entreprises multinationales, déclarées les plus puissantes au monde, mais certainement pas les plus influentes : Anne Lauvergeon, ancienne PDG du groupe de nucléaire français Areva dont le pouvoir s’étendait à l’international, Indra Nooyi, artisane de la remontée de Pepsi, Marissa Mayer, PDG de Yahoo, Marry Barra, la patronne de General Motors et bien d’autres encore. Il n’y a là que la construction d’une histoire purement capitaliste mettant en valeur des individualités dans un milieu qui tourne autour d’un triple engagement : créer de la richesse économique, créer des emplois et redistribuer une partie des profits aux actionnaires. Mais ici aussi, l’histoire ne peut se mesurer à l’aune de la sympathie, de l’enthousiasme ou de la réussite professionnelle. En revanche, l’histoire abonde de modèles de réussite de femmes véritablement influentes qui ont marqué l’histoire de l’entreprise. Limitons-nous au cas, très peu connu, de Marie Brizard, fille de tonnelier, partant de rien, devenue une femme d’affaires hors du commun, une entrepreneure remarquable et innovatrice, et véritablement influente surtout à une époque où les femmes étaient confinées au gynécée. Elle est devenue un mythe légendaire car c’est elle qui a créé en 1755 déjà la société Marie Brizard et Roger, fabricant de vins et de spiritueux, en particulier la célèbre anisette.

Il faut cependant mettre au crédit des femmes tunisiennes le fait qu’elles ne se sont pas limitées à exercer leur activité génitrice et familiale, se contentant d’être épouses, mères et actionnaires, sans interférer directement dans la vie politique ou celle des affaires surtout dans un milieu aussi machiste et dans une société où l’effort et le travail sont peu valorisés. Au-delà de ces blocages, s’est constitué un véritable vivier de femmes entrepreneures qui sont arrivées à détenir une autorité incontestable d’influence, voire parfois de nuisance, sur la vie de leurs entreprises et sur la société, selon qu’elles désirent obtenir un partage des revenus qui avantage l’actionnariat et leur train de vie, ou  en mobiliser une large part pour financer les investissements de modernisation et de croissance et promouvoir l’emploi. De plus, il arrive que ces mêmes femmes s’intéressent en plus à la politique, alors que jusque-là tout ce que la société leur demande, tout ce qu’on leur a appris et  l’image qu’elles ont d’elles-mêmes les en éloigne. Mais en dépit de tous ces progrès et au-delà des accomplissements ponctuels des unes et des autres, l’influence la plus déterminante, restera celle qui connaît des succès sur le long terme.

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