Tunisie : Corruption

Les revers essuyés par le gouvernement Mehdi Jomaa dans la lutte contre la corruption, si tant est qu’elle ait jamais existé, nous valent d’être classés à la 79ème place dans l’indice mondial du niveau de corruption établi par l’organisme I Watch. De  même que nous avons obtenu le score de 40, quelque part entre la Serbie et le Bénin, dans l’index 2014  établi par Transparency International. L’indice 100 étant réservé aux pays les plus vertueux.

Ainsi, la politique technocratique suivie par l’actuel gouvernement n’aurait conçu aucune stratégie en vue de créer des organes indépendants qui soient en mesure d’adopter des mesures significatives et de réagir à ce fléau de manière relativement rapide et efficace, pour permettre à une démocratie émergente de sortir du piège de cette perversion et de progresser vers un type de développement sain et durable. Comme il se fait d’habitude dans les pays du tiers monde,  qui s’isolent toujours dans le déni à la moindre critique, les  hommes politiques tunisiens ont réagi violemment à ces accusations, en déclarant que de tels rapports sont en contradiction totale avec les remarquables progrès du gouvernement dans la lutte contre la corruption. Comme il est dit dans la Bible : ce qui s’est fait est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

Avec la chute d’un régime dans lequel la corruption était pratiquée au sommet de l’Etat avec des moyens de dissimulation très compliqués, et après un bref intermède de paix acquise, de liberté conquise, de démocratie installée, célébrées dans la liesse générale, on avait pensé que la démocratie, une fois établie, serait en mesure de résister aux pires excès de la corruption, devenue un problème de société récurrent. Mais les mauvaises habitudes, héritées du régime déchu, ont vite repris le dessus. La désintégration des réseaux de corruption assimilés à l’ancien régime, a provoqué une corruption tous azimuts, chacun recherchant tous les gains possibles dans un environnement nouveau et délétère : détournement à des fins personnelles des biens appartenant à l’Etat, népotisme, clientélisme, patrimonialisation, établissement de situations de monopole à l’intérieur des structures officielles, réseaux relationnels illégaux,  interférence du politique, pots-de-vin, détournement, présence de conflits d’intérêts, défense des particularités et de l’identité des régions à des fins d’octroi de privilèges, d’immunités et de facilités. Des pratiques par lesquelles la démocratie cesse d’être telle qu’on puisse encore la désigner par le même terme.

Il y a là assurément un  paradoxe. Car une démocratie naissante devrait normalement contribuer à réduire ces phénomènes grâce à l’introduction de mécanismes crédibles et viables : des élections libres; une justice indépendante et impartiale; le respect des droits de l’Homme qui suppose l’égalité devant la loi; des médias affranchis de toute tutelle, une presse censée ne révéler que les faits ; et une société civile vigoureuse et active. Tous ces éléments qui devraient, en principe, permettre aux citoyens d’identifier et de dénoncer de mauvaises actions commises par de mauvaises gens, peuvent être mis à mal par une corruption enracinée depuis des décennies dans les rouages de la politique et de l’économie. Dans de tels cas, comment la démocratisation des institutions, qui devrait normalement contribuer à contenir la corruption, peut-elle au contraire concourir à altérer à ce point le corps social en tolérant de tels comportements? Comment le fonctionnement des institutions démocratiques, qui repose sur la transparence et la responsabilité, peut-il tolérer des décisions politiques contre argent, un financement occulte de campagnes électorales, par une oligarchie déconnectée de la vie ordinaire? Une réalité devenue tellement banale qu’elle ne suscite plus l’indignation. On aurait donc faussement cru que démocratiser c’est  lutter contre la corruption. Or la corruption régnant dans les régimes démocratiques en transition révèle ainsi précisément la faillite des mécanismes démocratiques. La libéralisation économique et politique n’ayant pas été assortie d’un cadre institutionnel solide et de l’éradication des causes structurelles : pauvreté, cherté de la vie, chômage persistant, dégradation du niveau de la vie de la classe moyenne et faiblesse des salaires dans la fonction publique.

On ne dénoncera jamais assez les effets pervers du gouvernement de  la Troïka et de ses représentants à l’ANC dans ce domaine. Le changement politique rapide avait alors introduit de nouvelles méthodes d’appropriation sans limite des richesses et du pouvoir basées sur la notion de butin qui ne correspondaient pas aux attentes de la population. La  démocratie s’est alors soldée par une pauvreté et une insécurité accrue, des dirigeants inefficaces et la mise en place d’institutions nouvelles déroutantes. Pour  qu’une démocratie soit établie de façon stable, il doit exister un État qui fonctionne efficacement et qui  soit accepté par l’ensemble de la population. Or la politique de la Troïka alla dans le sens de l’affaiblissement de l’Etat et la dégradation de ses institutions. Sans parler d’un laissez-faire total qui a amplement profité à Ennahdha et ses partisans aux dépens de la majorité.

Partout et toujours, la corruption constitue pour les citoyens un moyen d’infléchir les décisions de bureaucrates inflexibles et d’atténuer la dureté et l’arbitraire des fonctionnaires qui exercent une influence corruptrice sur les usagers. On l’accepte comme une stratégie de contournement des obstacles politico-étatiques, comme une sorte de  mode de régulation qui repose sur une politique rationnelle de distribution des richesses : emplois, permis, passe-droits, protection…, contre argent ou soutiens de toutes sortes. Des pratiques que tout le monde condamne, mais auxquelles on se résigne comme un moindre mal, sans égard pour ses effets sur le fonctionnement de l’État, de la démocratie et  du tissu social. Pire encore, ces pratiques sont la négation même des valeurs qui fondent l’Etat et le gouvernement représentatif.

Il n’est pas évident que les « patates chaudes » qui seront gentiment léguées par Mehdi Jomaa à ses successeurs : économie en crise, chômage, endettement abyssal, recettes insuffisantes, laisseront au nouveau gouvernement le loisir de soulever en plus le couvercle de la marmite dans laquelle mijotent, depuis bien longtemps déjà, les faits de corruption devenus un mal endémique.

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