Tunisie : De l’indigence en politique

Au Moyen-âge, un veilleur de nuit passait dans les rues en criant : “Oyez, oyez bonnes gens, il est onze heures, dormez tranquilles !” Le guet qui faisait la ronde de nuit était censé sécuriser les voies de  Paris. Aujourd’hui,  nous sommes bien plus évolués et les guets se comptent par dizaines et nous promettent des années de tranquillité et de prospérité. Chacun d’eux cherche à clamer ses bonnes intentions, rassurer la population et la soustraire à l’influence de l’adversaire par des mensonges organisés qu’on appelle campagne électorale.

En général, l’entrée en politique de certains individus dépend de leur capacité à maîtriser un certain nombre de compétences requises pour occuper des positions de pouvoir. C’est encore plus évident  lorsqu’il s’agit de briguer la magistrature suprême. Sous le régime autoritaire, l’allégeance partisane passait avant la compétence souvent perçue comme un handicap, bien qu’on puisse faire la preuve de telle ou telle autorité dans un domaine particulier. Il arrive cependant que sous ce même régime, un illustre inconnu, inutile et incompétent, réussisse une longue carrière en politique.

Le processus démocratique, né du printemps arabe, a introduit un changement total de la donne politique. La  démocratie donnant en effet à tous le même espoir de pouvoir un jour concourir aux élections législatives ou présidentielles. D’où ce mélange hétéroclite, ce fatras de micro-candidats n’ayant, la plupart du temps, pour dessein que de satisfaire un amour-propre, une ambition démesurée par de vains appels aux électeurs, et qui  racolent tous azimuts par des slogans dérisoires et des clichés sans substance à l’adresse d’une opinion publique qui ne sait plus qui croire, car ils prétendent tous avoir trouvé la solution définitive et entière des problèmes du pays.

Voilà donc le débat d’idées réduit pour les 27 «présidentiables» à de simples stratégies de conquête par l’image et par les vœux pieux enrobés dans des phrases creuses. Dans ce jeu de hasard les arguments, qui aussitôt prononcés s’effondrent comme un jeu de cartes,  fusent de toutes parts : tel candidat se targue sans complexe de bénéficier du plus grand soutien de la classe politique et  promet de travailler sur l’image de la Tunisie à l’étranger. Un autre anonyme s’estime indépendant et politiquement irréprochable. Enfin, un troisième, dont les chances de  succès à la présidentielle sont aussi modiques que la cotation en Bourse de son entreprise, et dont l’éclat du visage inspire la jeunesse et la fraîcheur, car « les Tunisiens, dit-il, aiment les nouveaux visages jeunes », promet de faire de la récupération de  l’argent spolié le principal objectif de son mandat.  Tous enchaînent discours, mots d’ordre et borborygmes sur un rythme endiablé, mais feignent d’ignorer que le pouvoir n’est pas simplement une glorieuse servitude, mais le prix de la capacité de diriger un pays et se dévouer corps et âme pour ses habitants. Qu’il s’agit, plus prosaïquement, d’assurer les  débuts de mois difficiles, payer les fonctionnaires et faire marcher les services publics avec les seules ressources d’un  pays qui croule sous les dettes, avec de faibles perspectives de croissance, mais qui manque de courage pour mettre en œuvre des réformes longtemps prescrites par crainte d’une explosion sociale.

Dans toute nouvelle démocratie, l’atmosphère entourant la première élection présidentielle au suffrage universel est souvent confuse, instable et incertaine, ce qui n’a rien de surprenant pendant un processus de transformation rapide et profond du système politique. La transition, dont les enjeux dépassent ceux d’un simple passage de la dictature à la démocratie, implique  le retour à la souveraineté nationale, à l’autorité de l’Etat et à une vraie vision de l’avenir. Autant de défis anéantis par les innombrables turpitudes de M. Marzouki et de sa Troïka.

Certains candidats sont aujourd’hui adossés à des mouvements nés ex nihilo durant la transition, sans dimension nationale, ne pouvant, par conséquent, s’inscrire dans la continuité historique en renouant avec le passé. D’autres révèlent de sérieuses insuffisances quand ils ne sont pas catalogués pour avoir collaboré avec le RCD ou jouer les utilités dans le pluralisme fictif de l’époque Ben Ali. Il  s’agit, là aussi, de personnalités dépourvues de ligne politique, aux contours insuffisamment clairs pour qu’on puisse les situer idéologiquement. D’où  le désarroi que l’on observe dans le comportement électoral des Tunisiens qui se laissent guider en fonction d’affinités personnelles ou artificielles.

Retenons quelques  cas significatifs. Certains  aspirants illustrent par leur carrière passée le rôle prépondérant de l’expérience politique et du sens de l’Etat. D’autres révèlent un déficit de compétence, d’organisation et de savoir-faire, entérinant cet aspect improvisé et imprévisible régnant désormais dans la vie politique. Enfin, un troisième groupe revendique une réputation uniquement basée sur la notion de compétence, une notion directement tirée du vocabulaire managérial dans un domaine précis et plus que jamais en phase avec les difficultés économiques du pays et les attentes des entreprises.

Le premier cas est celui de Béji Caïd Essebsi, un  notable qui renvoie à la nostalgie pour une époque d’ordre et de sécurité, où l’absence de liberté était compensée par la prévisibilité de la vie économique et sociale. Le succès de son jeune et puissant parti aux Législatives le place en tête des sondages, un rang qui doit beaucoup à la neutralité des islamistes et à la profonde aversion du public contre Marzouki et sa manière de présider. Malgré l’âge et ses ravages,  Essebsi demeure cependant un challenger rassembleur et crédible bien que peu rassurant : un mandat de cinq ans c’est long, disent certains, et l’immortalité que confère l’Histoire aux grands hommes a ses limites.

Le  deuxième cas est celui de Kamel Morjane, un obscur diplomate de carrière qui n’a jamais rien fait de concret dans sa vie, repêché par Ben Ali pour occuper deux ministères régaliens pendant cinq ans. Bien moins prolixe que certains de ses adversaires, il  préfère se taire pour que sa parole ait un certain écho. Ancien RCDiste convaincu, parent par alliance de Ben Ali dont il réfute énergiquement la portée, il demeure à jamais inconsolable d’avoir été privé de l’exercice du pouvoir, pense y retourner par la grande porte et ne cesse de fantasmer sur l’idée d’être toujours le  favori des Américains via les islamistes. Sauf que l’image du leader n’est pas ici suffisamment assise pour pouvoir rayonner sur tout un territoire. Il n’y a rien qui puisse témoigner de sa dimension internationale et l’on chercherait en vain chez lui  la reconstitution d’un  parcours qui l’aurait conduit du néant au point d’assomption.

Vient enfin un dernier cas qu’incarne Mustapha Kamel Nabli : universitaire, expert en économie, passé par les institutions financières internationales, ministre sous Ben Ali débarqué sitôt nommé, pour son intransigeance, gouverneur de la BCT sous le gouvernement Essebsi, il s’est toujours aliéné le personnel politique par sa fermeté, ses manières parfois hautaines et son manque d’entregent politique. Un génie suffisant, imbu de sa supériorité et de ses choix, jamais ému pour personne et qui aime traiter  ses collaborateurs en  subalternes. Le revoilà cette fois en entrepreneur politique débutant, sans étiquette, qui se lance de façon maladroite et désordonnée dans une compétition politique dont il ne maîtrise ni les règles  ni les contraintes. Envisagée sous l’angle d’un «savoir-faire politique », son entreprise est perdue d’avance. Car la compétence politique condense savoirs et connaissances, qualifications et qualités personnelles, requiert de l’individu adaptation, flexibilité et réactivité aux changements économiques et sociaux.  Tout en parcourant quelques villes dans le but de mettre en valeur  sa connaissance du milieu dans l’élaboration  de sa politique, il en profite pour rejeter l’idée d’un président consensuel, insiste pour relancer la litanie du développement régional, contribuant  à son tour aux attentes économiques déçues. Comme il faut adopter une posture de présidentiable, il est allé, comme tout chef d’Etat qu’il entend devenir, rendre hommage au monument aux morts. Le voilà tout d’un coup le dépositaire d’un long passé d’héritage révolutionnaire et le héros d’une épopée où se constitue l’unité du pays. N’est-ce pas ce qu’il y a de mieux à faire quand on n’a rien à proposer?

De toutes les  figures électorales c’est l’image présidentielle qui assume au mieux la fonction révérencielle que la télé nous convie chaque soir à célébrer. Pendant des heures, des candidats à l’élection présidentielle se succèdent à la télévision, enchaînant des mots, des postures, des attitudes et peu d’idées… Dire moins et en montrer plus, montrer au lieu de démontrer. Sur eux pèse la responsabilité de mesurer l’effet que pourraient avoir sur les pauvres gens des prévisions trop optimistes aussitôt démenties dans les faits. La démocratie parfaite n’est alors que l’utopie d’une transparence entre le savoir d’État et les certitudes populaires. En attendant, dormez tranquilles citoyens, car demain est un autre jour…

 

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