« L’argent politique, pour moi, ça n’existe pas, c’est soit de l’argent propre ou de l’argent sale »

Samir Ettaieb, sécrétaire général du Parti Al Massar, a été l’invité de leconomistemaghrébin.com pour parler de l’Union pour la Tunisie (UPT), des élections législatives et présidentielles, ses ambitions électorales, le financement de sa campagne électorale et sa position quant aux autres familles politiques . Interview…

leconomistemaghrebin.com : Le changement d’Al Massr vers l’UPT n’est-ce pas une décision risquée ?

Samir Ettaieb : Les risques se présentent au niveau du nombre des sièges à gagner. Tracer un projet tel que celui de l’Union pour la Tunisie est plus plus important que de perdre ou de gagner un siège de moins ou de plus. Aujourd’hui, il y aune forte reconnaissance qu’Al Massar est porteur d’une culture de l’union. On a toujours œuvré pour unir les Tunisiens autour d’un projet et on ne s’arrêtera jamais de le faire. Nous sommes parfaitement convaincus qu’on finira par relever ce défi. S’il n’y avait pas un parti tel que Al Massar et le Front du Salut National, le sit-in du Bardo n’aurait jamais eu lieu parce que  pour pouvoir réunir deux partis comme le Front Populaire et l’Appel de la Tunisie et les faire rassembler pendant plus de 45 jours n’était pas une tâche facile. Le mérite revient à Al Massar. Nous avions la confiance de ces deux partis. L’union est devenue l’ambition de la majorité des Tunisiens parce qu’ils ont peur de l’avenir. Si Al Massar s’était présenté tout seul pour ces élections, ça aurait été un chiffre supplémentaire tout simplement.

Ne craignez-vous pas qu’il y ait confusion entre UPT et UPL ?

Non. Quand on contacte les gens, on dit Union pour la Tunisie et non pas UPT. Il y a eu des discussions avec Nidaa Tounes autour de l’Union pour la Tunisie. Al Joumhouri avait fini par partir. Tous ces débats ont servi à faire connaître cette union. Nous ne souffrons pas de problème d’image et d’identification comme on en a eu en 2011 avec le Pôle et Attajdid. Aujourd’hui, certains de nos militants continuent de souhaiter de voir Al Massar seul pour ces élections, mais on a voté à une écrasante majorité pour cette union. On a décidé d’être au sein de l’UPT, on mène notre campagne et j’espère qu’on finira gagnants.

Dans l’une de vos récentes déclarations, vous avez évoqué une éventuelle alliance postélectorale avec Nidaa Tounes et le Front Populaire, pourriez-vous parler d’une alliance pareille avec Al Joumhouri aujourd’hui ?

La ligne politique d’Al Joumhouri n’est plus claire. On a négocié avec ce parti pour une unification et pour créer un nouveau parti baptisé Al Joumhouri/ Al Massar qui rappellerait le PDP/Ettajdi. Ce projet s’est arrêté pour plusieurs raisons. On n’arrive plus à cerner la ligne politique d’Al Joumhouri. J’aimerais bien comprendre vers où se dirige ce parti pour que je puisse parler ou pas d’une alliance.

On est à quelques jours des élections. Quelles sont vos estimations en termes de sièges et de pourcentage ?

Je ne parlerai ni en termes de sièges ni en ceux de pourcentage. J’étais récemment  à Lyon et Paris où j’ai fait deux grands meeting. J’ai déjà aussi fait  le tour du pays. J’ai eu des contactes avec tous les membres des listes électorales. Il y a des signes encourageants manifestés par des Tunisiens pour nos listes.  Ils savent que nous sommes des hommes de principes et bien attachés à nos responsabilités. On ne peut pas dévier de nos principes et valeurs. Toutefois, l’objectif consiste aujourd’hui à les concrétiser à travers les urnes. L’UPT sera la troisième force politique du pays.

Mais les élections de 2011 nous ont montré que la troisième force du pays, qu’on pensait être Al Moubadra, n’avait eu que 5 sièges…

Al Moubedra était un parti régional. Al Moubedra s’est créé autour de Kamel Morjane qui est implanté au Sahel, et ce n’est pas notre cas.  Il n’a gagné ses sièges qu’au niveau du Sahel. Ce n’est pas le cas avec Al Massar rien que du fait de l’implantation d’Ettajdid avant et d’Al Massar actuellement. Nous sommes un parti national. Nous sommes présents sur tout le territoire tunisien. On n’a pas de personnalités régionales autour desquelles s’est créé le parti. Nous avons aussi des représentations partout dans le monde. C’est pourquoi je ne pense pas que se problème puisse se poser. Il faut que tous les Tunisiens sachent que les élections législatives sont à double niveaux. Ce sont des élections pour élire des députés du peuple pour enfin former un gouvernement parce que la majorité parlementaire formera le gouvernement. Le deuxième niveau est la division des circonscriptions par gouvernorat. Ces circonscriptions font le cœur des préoccupations régionales et locales des ces élections. Là, les tunisiens peuvent reconnaître un tel député qui a travaillé, un autre qui ne l’a pas fait, un militant en lequel les gens se reconnaissent ou pas… Cette dimension certes favorisera nos listes.

On est arrivé ou presque à la fin des campagnes électorales. La question du financement des partis est très présente dans le débat électoral. On aimerait savoir comment avez-vous financé la vôtre ?

Nous souffrons réellement de la problématique des ressources financières pour notre union.  Nos têtes de liste  ne sont pas parrainés par  des hommes d’affaires pour qu’ils nous financent comme c’est le cas des autres partis.  Nous ne sommes pas un parti connu pour ses liens avec les personnes appartenant au monde des affaires, mais nous respectons  les chefs d’entreprise et les opérateurs économiques. Notre campagne est financée en grande partie par nos militants et par quelques amis qui nous aident. Nous nous conformons à la la loi . Nous avons des gens qui supervisent notre comptabilité et nos dépenses. Nous sommes l’un des rares mouvements politiques à être rigoureux sur cette question. Avec ce qui se passe aujourd’hui sous  nos yeux, c’est quelque chose d’extraordinaire. Tout ce déploiement d’argent, l’argent politique, pour moi, ça n’existe pas, c’est soit de l’argent propre ou de l’argent sale. On peut prendre l’exemple d’Ennadha qui a signé un contrat avec une agence de « Public Relations » à Londres pour une somme de plus d’un milliard. Là je m’interroge : où est le gouvernement dans tout ça ? Pourquoi la justice n’a-t-elle pas réagi ? C’est une somme qui a été réglée en devises. Comment peut-on dépenser une telle somme pour une agence qui a pour mission de blanchir l’image d’Ennadha ? Malheureusement, ça continue, surtout avec ces hommes d’affaires et de médias qui créent des partis et qui entrent dans le monde de la politique. Il faut mettre beaucoup d’ordre dans tout cela.  Je pense que ce phénomène va durer tant qu’il n’y a pas une loi qui organise le financement public des partis.

Si après les élections on vous invitait à former un gouvernement avec d’autres partis, quelles seraient pour vous les lignes rouges d’un tel accord ?

La seule chose c’est le respect du modèle tunisien. C’est-à-dire l’attachement à un modèle tunisien et la « tunisianité ».  On est contre tous ceux qui nous ramènent des projets de l’Orient et de l’Extrême-Orient. Aujourd’hui, la vraie bataille est entre deux projets sociétaux : un projet tunisien et un projet étranger. Tous ceux qui militent pour affirmer les acquis de la Tunisie progressiste, démocratique et sociale sont les bienvenus.

Mais la Tunisie souffre aujourd’hui essentiellement de maux économiques comme  l’inflation, le chômage, le déficit commercial…Est-ce que vous avez des lignes rouges à ne pas franchir sur ce plan-là ?

D’abord, la Tunisie ne souffre pas aujourd’hui uniquement de problèmes d’ordre économique. Tous les désordres sont là ! Je dirais que, pour quelques régions, le problème sécuritaire prime sur le problème économique. Chaque région a ses propres problèmes. Les priorités diffèrent d’une région à une autre : à Tozeur, par exemple, la priorité c’est l’eau ; à Kasserine, c’est la sécurité. Là-bas,  le terrorisme on le sent à tous les coins de rue ; à Sidi Bouzid, c’est le problème de l’infrastructure etc… Les problèmes changent d’une région à une autre, on ne peut donc pas parachuter un programme comme ça. Il y a bien sûr des thématiques nationales qui concernent tout le monde comme la fiscalité, l’inflation, les prix etc… Aujourd’hui c’est très facile d’établir un programme économique et social : je reste derrière mon écran à faire du copier/coller, et j’ai enfin mon programme.

Et le vôtre…

On a tardé à concevoir notre programme économique qu’on a publié la semaine dernière parce qu’on était occupés à faire le tour du pays.  

Vous avez déclaré qu’il est impératif de faire des réformes au niveau du régime fiscal si l’on voulait améliorer les ressources de l’Etat. Quelles sont les réformes que vous proposez ?

D’abord c’est très simple, il faut impliquer tous les Tunisiens pour le devoir fiscal. Je ne pense pas que ce soit difficile, c’est juste une question de volonté politique. On a instrumentalisé la fiscalité à des fins politiques au point qu’on n’a jamais pu appliquer le modèle fiscal tunisien. Le code de 1989 n’était pas mauvais. On a pu dépasser la multiplicité des taxes et on l’a unifié en un seul impôt. Toutefois, il n’y a jamais eu de réelle volonté pour l’appliquer. Les salariés ont toujours été les premiers contributeurs aux recettes fiscales de l’Etat. Aujourd’hui, non seulement on accepte l’économie informelle et l’évasion fiscale, mais on les encourage ! Le régime forfaitaire n’a pas aujourd’hui sa place en Tunisie. Il faut assouplir davantage le régime réel. On a élaboré depuis 1989 un barème qui n’a plus changé. Entre-temps, l’inflation a presque doublé. Les taux d’impôts et des taxes à payer ne reflètent plus  la réalité des choses. Dans les autres pays on indexe ces taux en fonction du taux de l’inflation. Dans la fiscalité, les retombées sont immédiates. Quand vous réalisez un projet, vous attendez deux ou trois années pour avoir ses retombées. Dans la fiscalité, dès la première déclaration, vous avez des rentrées d’argent pour l’Etat. C’est pourquoi, il est impératif d’améliorer les recettes de l’Etat. Il faut  faire en sorte que tous les citoyens (particuliers et entreprises) payent leurs impôts.

Si on vous proposait d’intégrer un gouvernement d’Union Nationale après les élections, quels seraient les critères qui vous encourageraient à accepter ou bien à refuser ?

Si le camp démocratique arrive à avoir une majorité, je ne serai pas pour un gouvernement d’Union Nationale. Je suis pour que la majorité gouverne le pays. Si aussi, par malheur, l’autre camp obtient la majorité, pour moi, qu’il gouverne. Le choix d’un gouvernement d’Union Nationale n’est pas la bonne solution. C’est quelque chose qui va s’imposer de par les résultats des élections. Si les résultats ne donnent pas de majorité ni à gauche ni à droite, l’idée d’un gouvernement d’Union Nationale deviendrait la seule issue. Ce gouvernement doit être présidé par une personnalité indépendante et à une distance égale avec tous les acteurs de la scène politique. Ca serait donc un gouvernement de compétences partisanes différent du gouvernement actuel.

L’UPT n’a pas de candidat aux présidentielles. Vous avez annoncé, lors d’une intervention sur les ondes d’une radio tunisienne privée, que le leader de Nidaa Tounes était le seul candidat qui osait encore critiquer la Troïka puisque les autres candidats restent séduits par l’idée du président consensuel que propose Ennahdha. Cela voudrait-il dire que Béji Caïd Essebssi est le candidat soutenu par l’UPT ?

Il faut remettre cette déclaration dans son contexte. La question est liée à la proposition d’Ennahdha. J’ai déclaré que c’était une manœuvre politique très habile du mouvement.  A mon avis l’objectif était d’éloigner le débat du bilan de la Troïka lors de la campagne législative. Le meilleur moyen c’était de montrer Ennahdha comme un parti qui cherchait le consensus. Il s’agit de faire de sa  campagne très soft et sans pour autant présenter un bilan de son passage au pouvoir. Ennahdha ne voulait pas aussi que Hamadi Jebali présente sa candidature à la Présidentielle parce qu’il a montré des signes d’indépendance. Tous les partis qui ont présenté des candidats aux élections présidentielles ont en même temps une épée de Damoclès sur la tête. Chacun, pour être le président consensuel, doit avoir la bénédiction d’Ennahdha. Tous se sont arrêtés de la critiquer à l’exception de BCE qui a refusé cette idée du président consensuel. Le conseil central d’Al Massar se réunira après les élections pour désigner le candidat qu’on soutiendra aux élections présidentielles. On va coordonner avec nos amis du parti du Travail qui ont déjà choisi BCE.

Pour finir, avez-vous un message à l’adresse des Tunisiens et vos militants ?

Ne cédez pas à tous ceux qui vous offrent de l’argent parce que la liberté de choix des Tunisiens n’a pas de prix. Cette liberté d’aller voter sans contrainte, c’est la révolution qui nous l’a offerte, il ne faut pas la céder, et ce, à n’importe quel prix. Votez avec conscience, choisissez ceux et celles que vous considérez comme capables de défendre vos intérêts et ceux de la Tunisie.

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