Quelle vision de l’ Etat tunisien ?

L’ Etat tunisien s’est construit comme le garant de l’intérêt général considéré comme la pierre angulaire de l’action publique dont il détermine la finalité et fonde la légitimité. Sur ce point comme sur d’autres, le régime bénaliste et la confusion qu’il a instillé entre intérêt général et intérêt particulier du couple présidentiel ont considérablement affaibli le sens de l’ Etat qu’incarnait Habib Bourguiba. Ceux qui aujourd’hui se présentent comme les tenants de son héritage, alors qu’ils ont baigné dans la décadence de l’ancien régime, vivent dans le mensonge ; vis-à-vis d’eux-mêmes et surtout du peuple. Plus que jamais l’exemplarité doit venir d’en haut…

Si la Tunisie s’est engagée sur la voie de la démocratie, les candidats aux plus hautes responsabilités électives se doivent de présenter une vision claire de leur conception de l’ Etat.

Construction intellectuelle, phénomène historique, mode d’organisation des rapports humains ( pas l’unique ), le phénomène étatique renvoie à diverses réalités : son essence ( la souveraineté ), ses éléments constitutifs ( territoire, population, autorité gouvernementale ), sa forme ( unitaire, fédérale, etc. ), son organisation ( exécutif, législatif, judiciaire, administration ), ses modèles politiques (démocratie, République, Monarchie, etc. ) et économiques ( Etat-providence, gendarme, stratège ), son action ( politiques publiques ), ses actes juridico-politiques ( constitution, loi, budget, etc. ), ses fins ( intérêt général ), ses fonctions ( régaliennes ou non ), ses prérogatives et obligations, ses agents ( fonctionnaires et autres )… Destiné initialement à protéger les citoyens (fonctions de législation, de justice, de police, d’action extérieure, de défense) et à percevoir l’impôt, l’ Etat s’est fait l’organisateur de la vie économique et sociale. Il fixe les règles du jeu économique, agit par lui-même ( travaux publics, éducation, nationalisations ) et organise les relations et la protection sociale. Toutefois, le principe de l’intervention de l’ Etat est mis en doute au nom de l’efficacité : certains l’accusent de déresponsabiliser les citoyens, l’indemnisation pouvant ne pas favoriser l’insertion et tendre à installer les bénéficiaires dans l’assistanat. L’ Etat providence sait-il s’adapter aux évolutions de la société ?

Dans une vision maximaliste, l’ Etat est vu comme un instrument pour fixer le cap de la nation et contribuer à résoudre l’ensemble des problèmes qui surgissent de la vie en société. Le développement des politiques publiques dépend de la définition donnée de l’intérêt général par les pouvoirs publics. Celle-ci varie selon le contexte, les besoins et la conception même des missions de l’ Etat . Quoi qu’il en soit, la figure étatique est perçue comme une réponse aux problèmes, pas comme un problème. Cette forte attente populaire est étrangère- sauf période exceptionnelle- aux pays de culture anglo-saxonne, alors qu’elle caractérise la tradition centralisatrice et dirigiste encore prégnante en France, pays où il est difficile de penser le lien social et un destin collectif au-delà de l’ Etat . Est-ce encore le cas en Tunisie ?

L’ Etat vit aujourd’hui une situation paradoxale : en dépit de la multiplication des facteurs de dissolution de la puissance étatique, l’ Etat demeure le schéma privilégié d’exercice du pouvoir, le cœur de la vie politique nationale. Les contestations de l’ Etat au lieu d’affecter le modèle étatique, confirment au contraire sa pérennité. Le besoin d’ Etat se fait d’autant plus sentir en temps de crise. Il s’agit d’une exigence démocratique : la solidarité est indispensable, car toute démocratie suppose l’existence d’un sentiment d’appartenance à une communauté ; les gouvernements doivent donc maintenir le lien social, le renforcer par la solidarité quand une tension sociale (pauvreté, chômage, etc.) menace l’intégrité de la Nation. Il s’agit aussi d’une exigence sociale : le développement économique ne s’est pas fait au profit de tous. La pauvreté reste importante et le taux de chômage des jeunes est inacceptable. Par ailleurs, de nouveaux risques apparaissent, suscitant un appel à l’intervention publique : exclusion, parents en difficulté, problèmes de vieillissement (dépendance). De nouvelles attentes se créent : prise en compte de l’intérêt des générations futures, souci de l’efficacité, nécessité de réguler les dépenses de santé et de favoriser l’activité. La Tunisie n’est pas seule confrontée à ces défis. Mais la situation revêt les traits de l’urgence.

Le modèle de l’ Etat tunisien peine à se renouveler alors que la société évolue. Le système étatique semble lourd et difficile à faire évoluer. La réforme de l’ Etat des années deux mille doit en effet tenir compte d’un certain nombre de changements. Le sentiment de l’impuissance publique dans un monde globalisé pose la question de son efficacité, voire son dépassement. Les changements les plus importants de cette période, observables même dans les contextes nationaux les plus favorables à l’ Etat , montrent le rétrécissement du périmètre des décisions politiques en matière économique.

On attend des divers candidats aux prochaines élections présidentielles et législatives qu’ils présentent leurs options, pour que chaque citoyen puisse juger et voter en connaissance de cause. C’est le destin commun des Tunisiens qui est en jeu.

 

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