Tunisie : la foire aux programmes

Qu’est-ce qu’un programme électoral dans un pays où il n’y a ni gauche ni droite, ni haut ni bas, ni centre ni périphérie,  mais un assemblage d’organisations politiques se prévalant, en toute autorité, de posséder des propositions de réformes imparables, les contours d’un programme de sortie de crise, une conception estimée prioritaire du bien commun, des idées et des  objectifs ? Ces ensembles de choses que l’on prévoit de faire une fois au pouvoir, se succèdent et se ressemblent par leurs promesses intenables autant que vaines. Mais n’anticipons pas, examinons les choses sereinement et réfléchissons d’une manière dépassionnée sur ce qui les unit tous. Commençons d’abord par faire table rase du passé, oublions l’exemple des promesses non-tenues faites par Ennahdha et ses alliés lors des précédentes élections, celles d’une vérité nouvelle  proposée comme une sorte de défi à la société toute entière. Oublions les déboires de cette Troïka acculée à quitter le pouvoir avant même la fin de son mandat et qui pousse aujourd’hui l’effronterie, qui tient du mépris, jusqu’à quémander une fois de plus le vote des Tunisiens.

Dans les propos liminaires des programmes de tous les partis en lice, les mots d’égalité, de justice, de dignité, de solidarité, de lutte contre le terrorisme et de croissance économique, reviennent comme une ritournelle. Tous  entendent en plus réaliser les objectifs de la révolution, un serment qui semble les lier de manière indéfectible. En tête, réunis sous un spectre large, il y a ceux qui craignent, plus que tout, la réapparition de ce qu’ils appellent les partis de la régression et de l’obscurantisme et font du retour aux fondamentaux du Bourguibisme leur principal slogan de campagne, en oubliant que les 2/3 de la population ignorent qui est Bourguiba. A l’opposé, ceux qui  dénoncent l’arrivée des anciens RCDistes et craignent le retour des pratiques de l’ancien régime. Mais il n’y a pas que les islamistes qui cherchent à gagner les plus crédules aux solutions simplistes qu’ils proposent. Il y a aussi une troisième espèce qui manquerait cruellement à la biodiversité si elle venait à disparaître : tous ces partis qui, bien que complètement désorientés, continuent d’exalter le peuple travailleur comme détenteur de la vérité, lequel ne comprend pas bien l’importance des élections, et en sont encore à la relance de l’économie par la consommation et plus d’endettement intérieur et extérieur.

Le mode de communiquer avec les électeurs de tous ces partis est très simple : nous promettons, nous nous engageons, nous tenons à, nous sommes capables de, etc. L’audace de la pensée est ainsi poussée au comble ; il n’est question de rien moins que rendre le pays riche et prospère et le peuple heureux. Tout en réfutant ce que les autres partis ont fait ou comptent faire, ils gardent cependant des préoccupations claires et des solutions rapides à tous les problèmes : la création d’entreprises, l’emploi, le logement, la formation, l’amélioration des  conditions de vie, l’avenir de l’agriculture, l’équilibre régional, la lutte contre l’injustice, l’amélioration des services publics, la promotion d’une société solidaire, la mobilisation des énergies nouvelles, le triomphe de  la tolérance et bien d’autres engagements. Peu importe le bien-fondé de leur exposé, puisque leurs candidats seraient élus pour autre chose que la profondeur des réflexions, le débat d’idées, le renouvellement du discours, mais grâce à l’argent, à l’efficacité de l’organisation du parti, la solidité de ses structures ou la discipline de ses militants.

C’est malheureusement ce qu’imposent aujourd’hui le pluralisme politique et la compétition électorale dans des pays qui découvrent subitement la démocratie : un large catalogue où chacun puisera selon ses goûts, ses disponibilités ou ses intérêts le modèle de société qui lui convient sans égard pour la réalité présente. Car imaginons un instant un projet de société élaboré à partir d’un diagnostic objectif et précis de la situation réelle du pays et de ses chances de s’en sortir. Quel sort serait alors réservé  à ses candidats si, au lieu de prétendre abusivement être les porte-paroles de la société, ces derniers viendraient au contraire à parler aux électeurs le langage de la vérité et de la raison, de tout  faire pour mettre à mal la désinformation et le mensonge. Ils leur diront alors qu’ils n’ont rien à leur offrir excepté « du labeur, des larmes et de la sueur ». Que le pays ne s’en sortira que par des ajustements douloureux : de l’austérité, du chômage, des coupes violentes dans les salaires, dans les retraites, dans la fonction publique et les services publics et leur  rappeler qu’au vu de sa situation géopolitique le pire est à venir. Quel parti risquerait d’entreprendre une campagne en avouant que l’avenir est loin d’être radieux mais plutôt incertain, d’appeler à la mobilisation de tous en rappelant que c’est le FMI et le volume de la dette qui décident désormais du sort du pays, de son modèle de gouvernance, des transformations économiques à entreprendre, etc. Bref, qu’il faut changer notre rapport à l’avenir, au monde et à nous-mêmes et qu’il n’existe aucune une alternative viable et durable sans souffrance et au moindre coût.

Enfin,  résumons notre propos par cette citation, tout à fait d’actualité, d’Henri Rochefort, journaliste et homme politique du XIXe siècle. « Il y a, dit-il, deux sortes de bergers parmi les pasteurs des peuples : ceux qui s’intéressent à la laine et ceux qui s’intéressent aux gigots. Aucun ne s’intéresse aux moutons. »

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