Journal d’un Premier ministre comme il n’en existe plus. IV

Semaine du 21-08-14.

J’ai tenté, en vain, de suspendre pour une petite semaine la rédaction de mon journal, en m’associant sans réserve ni hésitation à la torpeur générale qui s’empare chaque été des habitants de ce pays : joindre le repos physique à la tranquillité de l’esprit, prendre congé de toute activité habituelle, m’évader du quotidien, bref, m’adonner aux joies de la lenteur. Mais, ce qui pour les autres passerait pour un droit légitime, serait interprété à mon endroit comme une désertion, considéré comme un abandon pur et simple de mon poste. A cet égard, je n’ai eu de cesse de lutter en permanence pendant tout l’été contre le laisser-aller, de réaffirmer la présence de l’Etat et de sévir contre tout responsable coupable de manquement à ses obligations.

Maintenant, si je devais choisir entre les principaux événements de la semaine, je citerais, en ordre croissant, la visite de la base navale de Bizerte accompagnée, comme il est d’usage, de quelques démonstrations du savoir-faire de nos militaires : assauts en mer, exercice de plongée, etc. Mais tout cela c’est comme jouer à la guerre, ce n’est pas la guerre. Toutes ces palpitantes manœuvres sont utiles et nécessaire certes, mais sont aussi un mode bien imparfait pour déterminer le degré d’efficacité lors d’un affrontement réel. L’interminable chasse à l’homme de Chaambi est là pour nous le rappeler. Il y a eu également cette pénible affaire du calvaire vécu par près de 900 passagers affectés, en pleine saison, par la grève des agents de manutention de Tunisair à l’arrivée et au départ de Djerba. Il n’existe pas à mon avis meilleure façon pour torpiller ces coûteuses campagnes de marketing et de promotion du tourisme déployées désespérément par l’Etat.

En simple observateur, je ne peux omettre de mentionner l’emprise de plus en plus manifeste du pouvoir de l’argent dans le fonctionnement des partis politiques et plus tard dans les conditions de l’action politique elle-même. De riches entrepreneurs affichent sans vergogne leur appartenance à tel ou tel parti, et un grand nombre d’entre eux sont même désignés pour présider des listes. Leur présence, dans ce matérialisme ambiant, fait la joie et même la fierté des militants dont le degré d’aliénation et d’ignorance est affligeant. La présidente de l’UTICA, acteur économique et social incontournable, a bien fait de rappeler la neutralité de son organisation car supposée être au-dessus des partis. Mais il faut être sourd et aveugle pour ne pas voir que cela ne marche pas, que dans ce domaine, la réalité dément les tranquilles assurances exprimées quant à l’indépendance du patronat. Plus que jamais, l’argent, de couleur tunisienne ou, plus occulte, en provenance de nos « frères arabes », ne cesse d’être le pôle d’attraction véritable du pouvoir politique et partant, de fausser le jeu de la démocratie, en allant parfois même jusqu’à mener au péril de la collusion entre pouvoir religieux, pouvoir politique et pouvoir financier. Nous savons depuis Platon que les riches ne sont pas compétents pour gouverner parce que chez eux, tout naturellement, le profit personnel prend toujours le pas sur le bien commun. Ils commencent par être des bailleurs de fonds et terminent en groupes de pression.

Enfin, il ne faut pas que j’oublie le rôle joué par le ministre des Finances dans l’adoption de la Loi de Finances complémentaire. Cependant, ce que le ministre arbore comme un trophée, comporte deux mesures incohérentes qui pourtant avaient été largement contestées, tournées en dérision, ont longuement fait objet de l’humour moqueur du public à l’encontre des responsables du gouvernement. Dans la mesure où j’ai déjà mis en évidence, dans une précédente partie de mon journal, tout le ridicule du timbre de mariage, je me permets cette fois de mentionner la taxe de 30 DT que devra payer toute personne souhaitant quitter la Tunisie, quelle que soit sa nationalité. Je ne sais si cette mesure est justifiée ou non, mais on aurait pu en dispenser au moins les Maghrébins. On n’imagine pas suffisamment le ressentiment que vont éprouver les familles algériennes venues en masse dépenser leurs deniers en Tunisie, et qui se voient sommées de s’acquitter de 30 DT par tête au moment de quitter le pays. Cette quête inlassable d’argent et cette recherche tenace d’imposer des taxes tous azimuts pour boucler le budget est parfois choquante. Vu de l’extérieur, de tels propos devraient paraître bien saugrenus de la part d’un Premier ministre : critiquer une politique dont il en est, après tout, le principal superviseur. Mais un Premier ministre n’est pas le ministre des Finances et n’a jamais eu à verser des salaires ni à équilibrer un budget. C’est ainsi qu’il doit accepter, parfois de mauvaise grâce, des décisions jugées impopulaires mais courageuses pour faire face au retournement des alliances. A ce propos justement, l’UGTT, pourtant partie prenante dans le dialogue social et parfaitement consciente de l’acuité de la crise que traverse le pays, affiche aujourd’hui, et fermement, son opposition aux prélèvements obligatoires et exige même du gouvernement une revalorisation des salaires !

Je conclurais cette partie de mon journal en révélant un épisode exceptionnel dans ma courte carrière de chef de gouvernement. En me nommant Premier ministre, le quatuor m’a bien transmis le pouvoir politique mais pas l’autorité qui va avec pour faire avancer comme je l’entends mes décisions. Mais pour une première, j’ai réussi à manifester tout de même, sans émotion ni embarras, mon mécontentement quant à la désastreuse gestion de certaines communes. Et j’ai fait le choix d’asseoir mon autorité de Chef de gouvernement en limogeant d’un coup cinq maires et des chefs de délégation, passant outre les sanctions bien trop magnanimes décidées par un ministre de l’Intérieur peu regardant vis-à-vis de l’insoutenable gestion des municipalités. Les motifs derrière cette décision sont nombreux et justifient pleinement cette extrême rigueur. Dans le long catalogue des écarts constatés, on trouve de tout : favoritisme et abus de pouvoir, irrégularités, affrontements directs entre le président de la délégation et les agents de la municipalité, non-respect des règlements urbains, dont la mise en œuvre des arrêtés de démolition, propagation des constructions anarchiques, dégradation de la situation environnementale par les défaillances enregistrées en matière de traitement des ordures, négligence des travaux d’entretien et de maintenance de la voirie municipale et du réseau d’éclairage public.

Il serait trop fastidieux d’entretenir mes futurs lecteurs des détails. Je me contenterais toutefois de rappeler que toute cette affaire est logiquement du ressort du Ministre de l’Intérieur et qu’au vu de ce lamentable constat, sa responsabilité implique qu’il en tire de lui-même la conclusion immédiate : démissionner de ses fonctions. Mais reconnaître ses insuffisances et agir en conséquence en renonçant de plein gré à une dignité, à sa charge et tous les avantages y afférents, n’a jamais été une conduite ancrée dans notre culture politique.

Cela étant dit, la responsabilité de celui qu’on qualifie parfois abusivement de citoyen est dans cette affaire nettement engagée car il ignore encore ce qu’on exige de lui : participer activement à la vie collective dans la cité.Valeurs, normes et conduites sociales effectives : voilà bien les trois éléments d’une culture citoyenne, mais hélas variable selon les lieux et qui a besoin d’être acquise et transmise pour survivre et se développer. La nôtre, consiste aujourd’hui à vivre dans le mépris de toutes les lois, ainsi qu’au milieu du déchet, du sale, du malpropre, du nauséabond, dans le désordre que le progrès de l’hygiène publique a cherché à éliminer en le confinant d’abord dans un récipient avec couvercle, puis dans les sacs en plastique, pour enfin l’éloigner promptement, à travers l’organisation du service d’enlèvement. De plus en plus, chaque Tunisien a appris à se défaire, au détriment du voisin, de ses déchets. Les conséquences de tels comportements sur l’environnement intéressent de moins en moins les autorités, sauf lorsque survient une grève des agents de ramassage. C’est alors qu’on se rend compte à quel point le sujet est important et qu’on reconnaît qu’il faut sévir sans merci contre tous ceux qui s’arrangent pour vivre aux dépens de la collectivité. Mon autorité, toute draconienne qu’elle puisse paraître, reste tout de même liée par la loi ; cela la différencie de la tyrannie, qui ne gouverne qu’en fonction de la volonté du tyran et de ses propres intérêts.

 

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