Tunisie – Fête de la Femme : la grande hypocrisie ?

femmes tunisiennes - L'Economiste Maghrébin

Dans 50 ans encore, la polémique autour de la Fête de la Femme restera sans doute aussi aiguë : faut-t-il célébrer la femme tunisienne ou pas ? Si certains avancent que lui consacrer une journée est un moyen de mettre en valeur la mère, la sœur, la collègue, l’amie… d’autres se montrent plus sceptiques rien qu’à l’idée d’une journée spéciale, estimant que son maintien est la preuve de problèmes non encore résolus…

Une femme tunisienne célébrant le 13 août
Une femme tunisienne célébrant le 13 août

C’est l’avis notamment d’Asma Moussa, coordinatrice du projet Youth Decides, qui demeure insensible à l’impact de cette « fête » : « La fête de la Femme, ça ne me dit absolument rien ! Cela ne rime à rien. Je veux être moi-même, je ne suis pas une femme à laquelle on doit penser uniquement dans ce genre de manifestation… »

On a beau parler de parité, d’égalité entre les sexes, d’émancipation de la femme, de sa participation active dans la vie et les décisions politiques, du rejet de tout regard masculin condescendant, le constat est sans appel et nous interpelle : un gouffre immense sépare les slogans pompeux et apologétiques de la réalité brute de son quotidien, fait de machisme, de souffrance et de violence – physique et morale.

Tous les hommes sont orientaux

Brahem Sami, spécialiste en civilisation arabo-musulmane et en mouvances islamistes, ne cache pas son pessimisme quant à la perception des hommes au sujet des droits de la femme : « A chaque fois que le débat est engagé à ce sujet, je me rends compte que le regard supérieur de l’homme sur la femme est collectivement partagé : par de nombreux intellectuels, conservateurs, libéraux, modernistes, ignorants, universitaires et analphabètes ». Ce regard machiste de l’homme oriental pèse toujours autant sur les femmes tunisiennes. Un constat qui pourrait s’expliquer par l’imprégnation et la perpétuation d’une éducation rétrograde.

Nouha Belaïd, doctorante en sciences de l’information et de la communication, enseignante universitaire et rédactrice en chef d’un magazine, offre un témoignage personnel qui vient appuyer les propos  de Dr. Brahem : « Le jour où on ne me draguera plus dans la rue, parfois en me lançant des mots choquants et insultants, je confirmerai qu’il y a égalité entre hommes et femmes. Ce genre de comportement est continuel et n’a rien à voir avec la façon de m’habiller – même quand je porte un jeans et un t-shirt ! J’en viens à appréhender le moment où je sors de la maison. Cette drague intensive et « lourde » laisse peu de place à la découverte de mon identité et de ma personnalité. Même ceux qui s’intéressent à ce que j’ai dans la tête ne peuvent s’empêcher de mater les courbes de mon corps. Homme, de quelle manière préfères-tu qu’on discute, franchement ? Dans une salle de réunion ? Dans mon bureau ? Ou peut-être dans ton lit ? L’image de la femme-objet domine encore inconsciemment dans notre société et ce, quel que soit le niveau intellectuel et social de la femme… et de l’homme ! »

La réflexion de Nouha interroge : bien avant de créer des slogans et d’organiser des tables rondes vantant le rôle et la place de la femme en Tunisie, ne faudrait-il pas en savoir un peu plus sur son calvaire au quotidien ?

La femme n’est pas faite pour gouverner !

« A ceux qui prétendent que les femmes sont incapables de gouverner, je leur demande de regarder le monde tel qu’il est gouverné par les hommes… Difficile de faire pire ! » C’est ainsi qu’Olfa Youssef, universitaire tunisienne spécialisée en linguistique, psychanalyse et islamologie appliquée, tire à boulets rouges contre cette prise de position communément partagée par la gente masculine. Un simple coup d’œil sur les réseaux sociaux suffit pour se rendre compte du tollé et des propos à la limite de l’obscénité qu’ont suscité la candidature à la prochaine élection présidentielle de l’ancienne présidente de l’Association des Magistrats Tunisiens (AMT), Kalthoum Kannou et de celle de Leila Saïda Hammami.

D’ailleurs, les listes électorales qui commencent à êtres publiées montrent bel et bien que les femmes tête de liste ne sont guère nombreuses voire, se font rares. A l’heure actuelle, un seul parti a désigné cinq femmes pour figurer en tête de liste et mener la bataille électorale – à savoir, Ennahdha. Ceux – et celles ! – qui s’opposent aux candidatures féminines à la présidence de la République semblent oublier une vérité historique importante : au cours de l’histoire arabo-musulmane, plusieurs femmes ont accédé à la fonction suprême comme Chagarat al-Durr (« forêt de perles » en français), qui a régné avec le titre de Sultan de 1250 jusqu’à sa mort, en 1257, sur l’Egypte, ou encore Zénobie, la princesse de Palmyre.

La femme battue : triste et perpétuelle réalité

Et cette triste réalité, confirmée par des chiffres alarmants : durant l’année judiciaire 2013/2014, 551 hommes ont été condamnés dans des affaires d’agression physique contre les femmes, auprès des tribunaux de première instance et 394 autres, dans des crimes de viol. La femme tunisienne n’est décidément pas à la fête…

 

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