Tunisie : Journal d’un Premier ministre comme il n’en existe plus

Semaine du 1er août 2014 : Les longs congés ne sont pas faits pour interrompre les événements. Ils ne suspendent pas les hostilités ni n’éloignent un gouvernement de ses obligations à chaque instant. Ces derniers jours ont été plutôt abondants en nouvelles de toutes sortes véhiculées par les médias. Parlons d’abord des intempéries. La foudre, qui ne choisit pas ses victimes ni ses points d’impact, a mis le feu à un tas de foin dans la ville du Sers, provoquant un incendie. Parlons aussi de cette nouvelle proprement révoltante : la remise en liberté du porte-parole d’Ansar Chariaa, classée comme organisation terroriste, arrêté pour avoir prêté, publiquement, allégeance à l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) et appelé à faire évader les détenus islamistes de la prison d’El Mornaguia! Mais, le respect des principes de l’indépendance et de l’impartialité de la justice interdit de dicter aux juges leurs décisions. Autre fait malencontreux, des photos carrément déshonorantes font le buzz sur les réseaux sociaux. L’une montre des touristes allemands nettoyant les rues de la ville de Sousse, l’autre, témoigne de l’extrême indignation d’une Italienne de Djerba qui s’est enchaînée à un poteau de signalisation devant les tas d’ordures qui s’accumulent partout dans l’île!

Mais l’événement le plus  fâcheux de la semaine demeure sans conteste la regrettable décision du général de l’armée de terre, Salah Hamedi. La subite démission d’un général d’armée en pleine guerre contre le terrorisme n’est pas un fait anodin et ne signifie pas un simple renoncement de plein gré à une  fonction ou à une dignité. Pour le gouvernement, cette démission ne peut que susciter stupeur et inquiétude. Cependant, l’opinion publique, qui applaudi à tout ce qui outrepasse les lois pour spolier l’Etat, qui est toujours friande de lapidation de ses élites et qui cultive excellemment l’art de s’accommoder de tout, se perd en conjectures sur  les motifs réels de cet abandon. Quant aux représentants de la classe politique, ils sont préoccupés, en ce moment surtout, par leurs querelles de courants, de pouvoir et de batailles politiciennes dérisoires.

On se rappelle tous le remaniement majeur, probablement pour des raisons d’affinités personnelles, opéré  par le chef provisoire de l’Etat dans les postes clés de la vénérable institution militaire. Tout laisse à croire que la fâcheuse décision d’un président aux 7000 voix, nullement qualifié ni préparé à une telle fonction, à qui on a chuchoté à l’oreille qu’il lui fallait soumettre l’Armée nationale à sa volonté, au risque de déstabiliser l’organisation des forces armées et le moral des troupes, a commencé à produire ses effets quelles que soient par ailleurs les raisons véritables ou cachées du départ volontaire du chef d’état-major de l’armée de terre. Porte-t-il la responsabilité d’un enlisement dans la lutte contre ce qui ne représentait au départ que la présence aux confins du territoire, nichés aux creux des broussailles, d’une poignée de terroristes? Etait-il simplement accablé par une fatigue extrême? L’a-t-on rendu responsable du nombre croissant des victimes, ou est-ce de sa part l’ultime interpellation sur le manque dramatique de matériel et d’équipements pour entretenir les troupes? Enfin, sommes-nous témoins d’une sourde opposition entre lui et son ministre?

Cette démission, qui intervient  à un moment difficile de l’histoire du pays, surtout avec l’afflux massif des réfugiés de Libye, pose le problème plus général de la mise en œuvre d’une stratégie, l’organisation et le mode de conduite des forces armées, non pas dans une guerre absolue, mais dans une défense et une résistance face à des groupuscules terroristes déterminés. Leurs surprenantes et audacieuses incursions face à une armée de métier qui semble avoir du mal à contenir leurs assauts, ne manquent pas de soulever des questions troublantes sur la cohérence des actions conduites et leur logique séquentielle pour atteindre des objectifs militaires et éradiquer rapidement, comme il était prévu au départ, quelques bandes de criminels. Il ne faut pas oublier, cependant, la responsabilité des politiques. L’absence de toute action des gouvernements successifs, et leurs promesses réitérées mais jamais tenues pour améliorer le sort des habitants des zones déshéritées, avaient fini par pousser certains à adhérer, directement ou indirectement, à la cause des terroristes élargissant d’autant le théâtre des opérations.

Rappelons toutefois que le corps militaire tunisien, gardien de la souveraineté du pays, est l’ombre portée du pouvoir, son dernier recours et son bras séculier. Malgré sa puissance  incoercible, l’armée tunisienne, dont la loyauté à la patrie est la première loi, n’a jamais été appelée à venir au secours d’un régime ou d’une personnalité, à prendre parti, chercher à arbitrer des conflits politiques, ni succomber à l’envie d’intervenir  contre un pouvoir serait-il coercitif. Une armée de paix donc, qui n’a jamais été susceptible de mettre en cause l’unité d’un pays. Le moment venu, l’armée tunisienne a fait le choix de se ranger du côté du peuple dans le soulèvement contre le régime de Ben Ali. Depuis l’indépendance et pour conjurer les coups d’Etat militaires, devenus légion en Afrique, certains gouvernements ont tout fait pour se préserver de cette menace en dévalorisant leurs forces armées, les confinant à des  travaux et opérations d’infrastructure civile, leur opposant parfois police et milices du parti.

Honorée, presque adulée par le peuple depuis le soulèvement de janvier 2011,  l’armée tunisienne s’est retrouvée réduite, trois ans plus tard, à réparer les effets de l’impardonnable laisser-aller et les débordements irrémissibles du pouvoir de la Troïka. Mais le summum de la bêtise humaine fut atteint  par le manque de jugement du chef suprême des armées qui  a choisi  la célébration de la fête de l’Indépendance et l’assassinat des 15 soldats pour appeler à l’organisation d’une marche pour…  Gaza!  Alors, forcément, l’élan des militaires s’affaiblit, la volonté s’émousse et le moral des troupes au front en prend un sérieux coup. Dans la mesure où une armée a toujours horreur du désordre et de l’anarchie, va-t-elle laisser le régime succomber à des menées terroristes? Serait-elle un jour acculée à arbitrer un conflit national de façon désintéressée ou au contraire tentée par d’autres alternatives comme faisaient naguère les juntes militaires d’Amérique latine ?

Diriger un Etat au milieu de toutes ces turbulences rend cette fonction aussi dure qu’ingrate. La gestion des besoins politiques d’une nation ne s’improvise pas, tant les contingences et les aléas pesant sur cette fonction sont nombreux. Pour un Premier ministre, chaque jour apporte son lot de nouvelles inquiétantes sans parler des sombres perspectives économiques et sociales. Tout cela ne manque pas de susciter des interrogations, parfaitement légitimes, quant à ses capacités à diriger le pays et à montrer qu’il possède bien la pleine maîtrise des événements. D’ailleurs, le manque d’expérience de tout gouvernement se traduit inéluctablement dans  la façon de gouverner le pays : absence d’une vision d’ensemble, improvisation, cacophonie et une inaptitude à agir et à trancher.

Il y a cependant une chose avec laquelle le gouvernement d’un pays démocratique  ne transigerait jamais, c’est de dévier progressivement sous la pression des événements et des alliances vers un modèle d’hégémonie qui cherche à contrôler tous les domaines de la vie politique et sociale. Car, il faut le reconnaître, la tentation est toujours présente de s’immiscer dans ce qui reste un registre possible pour n’importe quel régime, celui des médias, là où les dirigeants ont du mal à s’accommoder d’une culture de liberté.  En l’absence d’un appareil idéologique, comme la police politique, d’un appareil judiciaire aux ordres ou des militants du parti, la machine d’un gouvernement provisoire s’attaque avant tout à la liberté d’expression.

Non pas de front, car cela n’est plus possible, mais à travers des manœuvres subreptices, plus diffuses, plus mouvantes, plus circonstancielles ; en s’assurant, autant que faire se peut, que cela ne soit pas interprété comme un fait de prohibition pure. En somme, par une censure « alégale » qu’il serait impossible à faire entrer dans le cadre de la loi. Son but ultime en est une pratique généralisée : que chacun devienne son propre censeur! Mais, les conséquences indésirables qu’imposent aujourd’hui les moyens de communications de masses, déclenchent à chaque fois un effet plus grand que celui que le gouvernement prétendait éviter.

 

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