Journal d’un Premier ministre démoralisé : audace

Tunis juillet 2014.

« Un ancien gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie (BCT)  qui, curieusement,  a toujours eu les faveurs des médias et dont les propos sont  écoutés tel un oracle,  a récemment critiqué  dans une interview l’action de mon gouvernement, jugeant que celui-ci manquait d’audace.  Je l’estime personnellement encore assez pour ne pas lui faire l’affront de lui répondre  par l’habituel : « Je voudrais bien t’y voir, toi,  à ma place ! » Mais ce n’est pas mon style,  et puis j’ai cessé de prendre ombrage des jugements émanant d’individus qui depuis fort longtemps lorgnent ce fauteuil.  J’arrête-là mes reproches aux propos de mon détracteur  et j’ose même reconnaître que je lui sais gré de me donner l’occasion de mettre ici en exergue un certain nombre de sujets ».

« L’accusation m’ayant rendu tout à coup incertain sur la portée réelle d’un vocable qui devient sévère pour le récipiendaire lorsqu’il lui fait défaut, j’ai commencé  par chercher à cerner le champ sémantique du mot audace. Il s’agit en fait d’une qualité qui nous incite  à entreprendre des actions difficiles, à prendre des risques, à réaliser l’impossible. Il n’y a donc rien d’outrancier ou de faux à penser que nous manquions de courage, parfois de hardiesse  dans une actualité entièrement occupée par les mauvaises nouvelles ».

« Face à l’incompétence devenue notoire de la Troïka, les partis politiques, les corps intermédiaires et les médias avaient tous  lancé un appel pressant pour un gouvernement de compétences  et de technocrates.  Leur vœu fut entendu et un gouvernement formé d’illustres inconnus et néanmoins bardés de diplômes a été formé et investi. Tout juste après mon arrivée à la tête de cette équipe : une noble mission que je prenais comme une passionnante aventure qui justifierait toutes les audaces et tous les moyens, je m’étais vite rendu compte qu’en fait les maîtres mots de mon programme n’étaient plus réforme, renouvellement, stabilité sociale, redressement économique, dynamisme, effort, égalité et prospérité, mais plutôt crise,  endettement, protestations, insécurité,  désobéissance, désespoir et  violence. Très vite, la  question que je me posais en me rasant  devant le miroir de ma salle de bains était alors devenue : « Comment éviter le pire ?« .  Une lancinante  interrogation qui chaque matin  décourage toute action, contrarie toute stratégie, annihile toute volonté ». 

« Malgré les doutes, je persistais à vouloir oser  car l’audace est aussi à ce prix. D’abord dans le choix de mes ministres que je voulais experts, compétents, professionnels, intègres et qui ne considèrent pas le pouvoir  comme un moyen au service d’autres fins ou le désirent pour le prestige qu’il confère. C’est malheureusement ici que s’arrête leur mérite. Car même en choisissant les  meilleurs,  on oublie l’essentiel : que l’exercice du pouvoir  n’est pas une carrière,  encore moins un métier.  Qu’il  ne consiste pas seulement à  gérer une communauté humaine dans les limites d’un territoire déterminé, mais d’influencer la répartition du pouvoir  et des ressources entre les divers groupes à l’intérieur d’un même État. Accéder  au pouvoir c’est surtout  être apte à trouver le juste équilibre entre toutes ces contraintes.  De ce point de vue, l’audace de mes choix fut lourdement contrariée ».

« Un gouvernement est jugé d’abord sur sa détermination à aller jusqu’au bout de ses engagements. Mon investiture était en grande partie justifiée par la promesse de tourner la page de deux années de pouvoir islamiste en renouvelant le personnel politique, en luttant contre un certain nombre de mauvaises pratiques et en engageant des réformes nécessairement impopulaires afin de redresser le pays. Or de ce côté,  mon bilan est en toute vérité bien dérisoire. Par ailleurs, un gouvernement est jugé aussi sur la cohésion de ses membres : la cohérence de leurs propos, l’efficacité des mesures qu’ils prennent, la  crédibilité conférée à leurs actions.  Mais, là aussi ça cafouille de tous côtés. Un ministre décide puis se rétracte,  un autre s’engage puis se replie,  un troisième annonce une mesure pour être aussitôt désavoué par son collègue ou ses subordonnés. Gouverner se réduisait alors à des avancées puis des reculades, des progressions suivies de rétropédalages. Ainsi va la vie dans la république de mes experts. Le temps faisant défaut pour exposer la litanie  des couacs et des aberrations journalières de ce gouvernement, je m’en tiendrais pour l’heure, à l’un de ses piliers stratégiques : le  plus médiatique ».

« Dans le mesure où le secteur du tourisme constitue la  vitrine permanente d’un pays et son image promotionnelle, quoi de mieux alors que de le confier à une femme passionnée, pugnace, qui a du charisme  en plus de ses talents reconnus de parfaite gestionnaire.  Son seul défaut  jusque-là est d’être une fervente adepte des selfies. Mais  qui ne l’est pas aujourd’hui ?  Je dois avouer, avec le recul, qu’en la nommant ministre du Tourisme j’ai fait là aussi preuve d’une audace malheureuse. Car une fois l’engouement passé, elle s’est aussitôt révélée incapable de maîtriser un secteur aussi difficile et aussi stratégique. Non seulement elle  multiplie les déclarations à l’emporte-pièce, mais promet malgré un climat social morose  et un environnement  économique désastreux,  7 millions de touristes pour  la saison ! A l’en croire, ces flots de voyageurs, la valise sous le bras,  sont  tous  aux aéroports,  impatients, prêts à partir. Il suffit  seulement que les conditions du pays s’améliorent : que la sécurité soit garantie, les plages propres, les villes débarrassées des ordures, le service dans les hôtels plus soigné, l’incivisme éradiqué, les taxis plus honnêtes et les  commerçants moins agressifs et que  cesse surtout le vol de leurs bagages à l’aéroport. En somme que la Tunisie devienne un autre pays, véritablement touristique, comme les Bahamas ou les Seychelles, par exemple ».

« Je me suis posé la question bien avant ma prise de fonctions quant à la capacité des Tunisiens à accepter l’audace réformatrice qui s’apparente à une méthode dont la finalité consiste à transformer les ressources humaines et matérielles en initiatives payantes et en entreprises dynamiques  en plus du coût social qui va avec.  Mais les personnes, les mentalités autant que le climat économique et social ne sont pas encore favorables à de grands bouleversements. Un pays noyé dans l’incertitude du lendemain n’est pas culturellement prêt  à l’audace créatrice, qu’elle soit de nature économique  ou politique et aucun discours ne ranimera  un corps social inerte. Autant de raisons  pour me retrouver aujourd’hui  seul et démoralisé ».

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4 Commentaires

    • Il faut une bonne dose de courage à M.Jomaa, la situation de la Tunisie est très difficile et je me demande si certains souhaitent qu’il réussisse.

  1. Tout le monde est déçu par la politique du gouvernement des technocrate. La Tunisie vit des moments difficiles et des mesures exceptionnelles et douloureuses pour certains devraient être prises. Ces décisions ne pouvaient être prise que que par ce gouvernement qui n’a rien à attendre de récompense des électeurs. Les responsables des partis politiques sont incapables pour le moment de prendre les mesures qu’il faut de peur de mécontenter les électeurs.

    Depuis le 14 janvier 2011, rien n’a été fait d’important pour consolider le changement et protéger l’économie. Des grèves incessantes et à répétition ont : paralysé le pays, fait fondre les recettes de l’Etat, augmenté les dépenses en salaires des fonctionnaires de l’Etat.

    Il en ait résulté un déficit budgétaire allant en croissance, une diminution de nos exportations, une baisse de nos avoirs en devises entrainant une dépréciation de notre dinar laquelle a contribué encore à renchérir nos importations et à dévaloriser nos exportations.

    Partout dans le monde quand il y a désordre politique dans un pays où même rumeur de désordre, les responsables de l’autorité monétaire en l’occurrence le dirigeants de la BCT doivent prendre des mesures de précaution pour protéger la monnaie.

    En Tunisie, rien n’a été fait et Mr Kamel Nabli s’est comporté comme en temps normal.

    Il a fait baissé le TMM, soit disant pour venir en aide aux entreprises sinistrées.

    Les importations de biens de consammation, de luxe et de grand confort ont continué et boostées par les crédits bancaires à des taux diminués, et par les cies de leasing.

    De grandes entreprises ont eu même les autorisations transfert de devises de pour créer des filiales à l’étranger et créer des emplois à l’extérieur, alors que dans notre pays la révolte a eu lieu entre autre à cause du chomage.Les fuites de capiataux se comptes par milliards et parfois avec des acrobaties qui pourraient être légales.

    Mr Kamel Nabli accuse le gouvernement Jomaa de manque d’audace, qu’a-t-il fait lui ?

    Oui le gouvernement Jomaa manque d’audace.

    Le budget de l’Etat est gangrené par la caisse de compensation et il aurait pu prendre les mesures qu’il faut pour arrêter l’hémorragie et non du sapoudrage pour colmater les brêches en cherchant des recettes par ici et par là.

    La caisse de compensation est un gouffre sans fond, bénéficiant à tout ceux qui vivent sur le sol de ce pays ainsi et surtout aux industriels qui y touchent. (industries de confiserie, de boisson, de céréales, buiscuiteries etc…)

    Ces grands profiteurs vont toujours par l’intermédiaire de leurs lobbyes politiciens et expert en communication que la suppression va engendrer la la révolte pour faire reculer toute décision de la part des politique. Le gouvernement Jomaa n’attendant rien pour après les éléctions aurait pu prendre les décisions qu’il faut et ignorer les critiques.

    Houssine el Abassi et Hamma el Hammami auraient approuvé toute mesure qui permettrait une distribution en numéraires aux personnes situées dans la catégorie au dessous de la moyenne comme c’est déjà fait avec des dizaines ou des centaines de milliers de familles nécessiteuses.

    Rien n’a été pour lutter contre la corruption, ce fléau qui gangrène l’économie de notre pays. Vous avez rendu visite aux port de la Goulette et de Rades et vous vous en êtes pris à la douane et à leur tête le Directeur Général.

    Monsieur le Premier Ministre, vous ne changerez rien à la douane tant que les sources des maux et de la corruption n’est pas extirpée.

    Parmi ces sources le decret 94-1742 du 29-8-1994 définissant les produits exclus de la liberté du commerce extérieur. Au lieu que l’interdit soit l’exception c’est à dire quelques articles, il fait la règle. Des dizaines de milliers d’articles sont interdits d’import et d’export et sont soumis à autorisation préalable. Le mal est dans cette autorisation. L’autorisation pourrait être achetée. L’opération de commerce extérieur pourrait être dissimulée à la douane moyennant paiement.
    Tous les produits que vous avez remarqués dans les entrepôts de la Goulette ou de Radès rentreraient dans cette catégorie.
    La banque centrale avec Mr AYARI a pris des mesures timides pour alleger la pression sur notre monnaie sans grand succès vu la pression des grands groupes qui spéculent sur l’effondrement de notre monnaie.
    La loi de finance complémentaire que tout le monde attendait avec impatience depuis que vous avez pris vos fonctions nous accouché une souris. On n’a vu que des sapoudrage.Vous avez fait appel aux contribuables abonnés, oubliant ceux qui passent entre les mailles du filet et ne faisant rien pour les amener à contribuer au budget de l’Etat.
    Le Tourisme en Tunisie est un corps né malade et ne survit qu’à perfusion et personne ne veut le voir. Des banques ont fait faillite à cause de notre hotellerie. BDET et BNDT. Ces deux dernières ayant été adossées à la STB, ont enfoncé cette dernière au fond de l’abime.
    Pourquoi notre hotellerie est malade, parce qu’on l’a créer pour développer l’emploi et nous amener des devises. Parcequ’elle crée les emplois, le gouvernement l’a encouragé à outrance et il en ait résulté une offre supérieure à la demande entrainant une concurrence atroce entre les hôteliers qui offre le plus avec le moindre prix. Les hotels étaient de deux et trois étoiles dans les années 70, avec la concurrence les deux étoiles ont disparus et sont apparu les 4 étoiles qui proposaient des services 4 étoiles pour le prix de 3 étoiles.
    Dans les années 2000, sont nés les hotels 5 étoiles avec des prix 4 ou 3 étoiles.
    La non rentabilité des projets a entrainé de mauvais services, avec des situations financières très difficiles et la cessation de paiement pour des dizaines d’hotels.
    Madame la Ministre ne peut rien contre cette situation et même en temps de paix civile, elle n’aurait rien fait.
    La solution est dans la fermeture de certains établissements pour ramener l’équilibre entre offre et demande. C’est lourd à décider et il faut le faire.
    Oui Mr Jomaa, vous n’avez pas d’audace comme l’a remarqué Mr Nabli.

    • D’accord avec vous, on s’attendait à plus d’audace de la part du gouvernement des technocrates, mais a-t-il les moyens de prendre des décisions stratégiques? Et que dire des politiques?

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