Tunis : « Houmani », du texte à la réalité

Parcourir Tunis ces derniers temps vous remet continuellement dans la tête le  tube « Houmani » de Kafon et Hamzaoui. Jamais, peut-être, Tunis et la Tunisie n’auraient mieux mérité l’entame de la chanson qui vous met, littéralement, la tête et le corps dans une poubelle. Des détritus à perte de vue, des odeurs de pourriture qui a eu le temps de pourrir encore un peu plus sous le soleil de plomb de ces derniers jours et un citoyen tunisien incapable de gérer, en mode de crise, ses rejets. Parfois, dans certains quartiers, c’était devenu tellement invivable que même les moustiques ont fini par déguerpir, avouant leur incapacité de supporter tant de saleté.

Pendant ce temps, chaque soir, le Tunisien, après avoir mangé, roté haut et fort, caressé sa bedaine sort, comme si de rien n’était, son sac de poubelle, mal ficelé, pour le déposer dans la rue, en fustigeant cette coupable municipalité. Chaque matin, quelques employés en grève des services communaux arrivent devant leur lieu de travail, un capucin à la main, pour rigoler encore plus et, allez savoir (!), savourer leur rôle indispensable, incontournable, qui justifie, à leurs yeux, tous les dépassements et la prise en otage du citoyen.

Dans ce décor digne de Calcutta ou Dacca, personne parmi les politiques, les médias et les donneurs de leçons ne s’est prononcé. Personne n’a  souligné ce qui ne va pas et personne n’a mis le holà ! La peur de s’aliéner l’UGTT ? Probablement. La peur de rompre avec l’esprit de la « revolution » ? Possible, quoique cet esprit relève, aujourd’hui, plus du calcul politique. Par ignorance de l’impact sanitaire et économique ? Certainement. Et de me rappeler ce commentaire d’un opérateur touristique scandinave sur le pourquoi des faibles performances des pays nordiques en Tunisie et qui disait en substance : « Le tourisme ne peut faire bon ménage avec la saleté ». J’aurais aimé voir sa tête la semaine dernière. Mais, probablement, il était ailleurs, auprès de gens nettement plus propres.

Est-on condamné, toutefois, à subir les caprices des uns et des autres, syndicats et hommes politiques à la fois, en plongeant dans une saleté chronique ? Pourquoi ne dit-on pas, haut et fort, par quel coefficient le salaire des employés municipaux a été multiplié depuis la révolution ? Combien de grèves ont-elles été lancées ? Combien de journées de travail perdues sans qu’il y ait retenue sur les salaires ? Personne n’en parle et c’est l’Etat, le contribuable au juste, qui paye pour des employés qui, quand ils travaillent, font la moitié du boulot et quand ils font grève, ne font pas l’autre moitié avec, dans les deux cas, une fiche de paie en perpétuelle augmentation. Avouez que c’est tentant.

Rivaliser avec Dacca et Calcutta

Cela ne peut, ne doit pas, toutefois, perdurer et la responsabilité de l’Etat est de trouver des solutions, parfois radicales, à une branche d’activité qu’elle ne peut plus contenir. L’idée d’une sortie partielle ou totale de l’Etat de cette activité mérite au moins d’être étudiée, même si des boucliers « révolutionnaires » se lèveront aussitôt. Cela aura le mérite de lancer le débat dont les préposés municipaux se savent aujourd’hui, malheureusement, bien à l’abri. Dans des pays autrement plus difficiles, cette activité a été privatisée et des contrats sont signés par des sociétés privées avec la municipalité, intégrant des objectifs chiffrés en termes de nombre de passages, d’ordures délaissées et d’aspect de propreté global. Tout ce que ne peut faire aujourd’hui la municipalité avec ses employés. Plus encore, dans certaines villes, des sociétés privées ont mis à la disposition des foyers des conteneurs standards, dont la levée se fait par un bras automatique rattaché au camion de levée. De la sorte, la société privée économise deux emplois par camion, puisque le conducteur actionne le bras à partir de son volant. Les citoyens se sont trouvés finalement, du jour au lendemain, choyés avec un environnement plus propre et surtout un vécu moins assujetti aux humeurs des uns et des autres.

Il est vrai que la Tunisie connait un niveau de chômage important, mais cela ne doit aucunement être la vache à lait de ceux qui se savent, par ce seul fait, inattaquables au point de vous pourrir, au propre comme au figuré, la vie. Par ailleurs, il n’est pas dit que la privatisation donnera lieu à plus de chômage puisque le problème sera pris en charge différemment.

En attendant la prochaine grève et les prochaines montagnes d’immondices, il y a, peut-être, lieu de commencer à réfléchir à un comportement qui n’est pas près de s’arrêter.

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