Tunis-Dialogue national et pacte de croissance

La guerre des salaires, après celle des prix, aura-t-elle lieu ? Il est peu probable qu’elle soit engagée d’un côté comme de l’autre. Il y a en effet beaucoup plus à perdre qu’à gagner d’un affrontement sur la question salariale, qui emporterait nos dernières illusions.

Le round social vient de démarrer après bien des hésitations, des tergiversations côté patronal et des signes d’impatience chez les salariés, exaspérés par la dégradation de leur condition de vie. Les négociations seront, plus encore que par le passé, difficiles et dures, à cause notamment des difficultés qui altèrent le développement des entreprises, plombent l’économie et les finances publiques. Il ne pourrait y avoir d’accord- fût-il a minima- sans que chacune des parties engagées dans ces négociations, l’UTICA, l’UGTT et les pouvoirs publics, ne soit contrainte et ne consente à des révisions déchirantes.

Bref rappel des faits : les salaires n’ont pas bougé ou presque en 2013, en raison du marasme économique, des doutes et des interrogations les unes plus angoissantes que les autres. Les prix en revanche- à de très rares exceptions- ont pris l’ascenseur : l’inflation sévissait et ravageait l’ensemble du corps social, les retraités et les sans-emploi plus que les autres. Cette situation ne saurait durer ; elle est intenable, économiquement contreproductive et moralement condamnable.

Les gouvernements issus des élections étaient plus soucieux des arriérés et des indemnités des victimes des décennies passées que du pouvoir d’achat des soutiers de la croissance.

Le gouvernement Jomaa de compétences a transformé la donne. Il a ouvert une fenêtre d’opportunités : une lueur d’espoir apparaissait dans le ciel, jusque-là assombri par l’absence de visibilité et de perspective politique. Tout devenait possible, à la seule idée que le nouveau gouvernement, fort de son indépendance et de ses compétences, allait mettre fin à cette descente aux enfers et redresser la situation.

Les entreprises, elles-mêmes, y voyaient un signe de détente, d’apaisement et de meilleurs horizons économiques. L’UTICA avait pesé de tout son poids aux côtés de l’UGTT, pour pousser à la sortie le gouvernement de la troïka, incapable d’offrir une réelle perspective aux entreprises et aux sans-emploi.

L’ennui est qu’il faut du temps avant que les entreprises ne retrouvent leur niveau de production, de productivité et de solvabilité financière. Les trois dernières années furent assez mouvementées et loin d’être un long fleuve tranquille, en raison de la dégradation du climat d’investissement, du relâchement de la discipline, de l’attitude peu amène à l’égard de la valeur travail, des exigences de qualité et de l’impératif de compétitivité. Le délitement de l’appareil de l’Etat, le déficit d’autorité, la multiplication des zones de non-droit ont lourdement impacté le secteur privé, après qu’ils ont provoqué la paralysie des entreprises publiques, lâchées par les autorités et livrées à la surenchère syndicale.

Les trois dernières années ont sapé les fondements de la culture d’entreprise. Les droits, de quelque nature qu’ils soient, des plus superflus aux plus légitimes ont pris le dessus sur les devoirs, non moins nécessaires pour la démocratie. Sans quoi, l’explosion de liberté déliée de toute obligation mènera vers le désordre et le chaos.

C’est dans ce contexte inédit que s’ouvrent les négociations salariales, après une brève éclipse. Elles mettent face à face des salariés saignés à blanc, qui ont des fins de mois de plus de trois semaines et des entreprises- à de rares exceptions- qui ne sont pas loin de leur point de rupture. Leur marge de manœuvre est des plus limitées. Elles sont victimes de la récession qui sévit dans la zone euro, des chocs internes, de la dépréciation du dinar qui renchérit leurs coûts de production, de la réticence des banques, du recul de la productivité et de la déferlante de l’économie informelle.

Il est pour le moins difficile d’engager des négociations dans cette situation, marquée par les extrêmes. Les salariés, comme les entreprises, n’en peuvent plus. Et pourtant, nous n’avons d’autre choix que de faire bouger les lignes. Un accord, aussi imparfait soit-il, est nécessaire ; le statu quo est annonciateur de tempêtes qui emporteraient tout sur leur passage. C’est pourquoi d’ailleurs, c’est surtout à cause de cela que les négociations salariales et le dialogue national sur l’économie se rejoignent et se recoupent. La question salariale doit être tranchée dans un cadre global. Les négociations ne doivent pas se limiter au seul aspect de la rémunération du travail, sans que celle-ci ne soit en liaison et sous-tendue par une plus grande adhésion aux valeurs et à l’impératif de compétitivité des entreprises.

Les pouvoirs publics ont aussi leur part de responsabilité, en reconsidérant les charges salariales et la politique fiscale et en mettant plus d’énergie à moraliser les circuits de distributions et à sanctionner, conformément à la loi, les abus de toutes sortes.

Il importe de ne pas se tromper d’objectif : la question centrale est celle du pouvoir d’achat, parti en lambeaux. Les salaires n’en sont qu’une composante, la productivité du travail en est la contrepartie. Mais il y a plus. A charge pour l’Etat d’améliorer l’environnement des entreprises au coût exorbitant, de comprimer leurs coûts indirects, qui ne sont pas liés à leur process de production, qu’elles subissent de plein fouet sans qu’elles puissent s’en défendre. Il y a beaucoup à faire en matière de logistique, de transport, d’infrastructure, de dépenses de santé, …

La question du pouvoir d’achat n’est pas du seul ressort des entreprises. L’augmentation des salaires peut produire le meilleur- quand elle est financée par des gains de productivité- comme le pire, quand elle dégénère en inflation lorsque l’offre de biens ne suit pas la demande. Le gouvernement Jomaa, qui prépare un réajustement des prix pour alléger le poids de la Caisse générale de compensation (CGC) devenu intenable, n’aura pas la tâche facile pour se présenter comme étant le gouvernement du pouvoir d’achat. Il pourrait, à cette fin, procéder, par doses homéopathiques, pour amorcer la décrue de la CGC, tout en atténuant le poids de la libéralisation progressive des prix subventionnés sur les faibles et moyens revenus. Il pourrait également, à l’effet de protéger le pouvoir d’achat, tout en réduisant les dépenses de subvention, se servir de l’instrument fiscal pour faire contribuer à l’effort de solidarité nationale les non-assujettis à l’impôt qui peuplent les circuits informels, les fraudeurs patentés et l’armada des forfaitaires qui abusent en toute impunité de leur situation, au détriment de l’intérêt national.

En élargissant l’assiette, l’Etat peut baisser les taux, améliorer le rendement et les recettes fiscales et se donner de nouvelles ressources pour résorber sur la durée, sans choc social le poids de la CGC.

Comment augmenter les salaires sans mettre en danger des secteurs d’activité à faible valeur ajoutée et sans réel contenu technologique ? La marge est trop étroite, sous peine d’éroder leur avantage comparatif fondé essentiellement sur les bas coûts salariaux.

Sans une remontée en gamme, ce qui laisse entendre des niveaux élevés de productivité et de valeur ajoutée par actif, les hausses de salaires, au-delà d’une certaine limite- du reste assez faible- restent hypothétiques. On peut craindre tout à la fois une spirale inflationniste et/ou l’aggravation du chômage. D’ici là, il ne serait pas déraisonnable de réduire les charges salariales pour donner plus d’air aux entreprises. La baisse profiterait aux salariés, sans alourdir outre mesure le coût de celles-ci. Il n’est pas dit que les recettes globales de l’Etat reculent. On peut même imaginer le contraire : la baisse des taux pourrait relancer les totaux, en incitant les entreprises à recruter et à davantage de transparence.

Le moment est venu pour entamer un dialogue global : mettre à plat tous les fondamentaux de nos rapports sociaux, au motif de mettre à niveau notre modèle social. Chacun des partenaires sociaux doit assumer sa part de responsabilité. Il ne serait pas difficile de s’accorder au moins sur ce principe de réalité qu’on ne peut distribuer que ce que l’on produit, à des conditions de prix et de qualité acceptables dans un environnement concurrentiel.

Le nouveau round social, couplé sur le dialogue national se doit d’être l’illustration, l’ultime démonstration, d’un véritable pacte de croissance qui engage l’ensemble des partenaires sociaux. A quoi servirait d’augmenter les salaires si au final, cela aboutit à provoquer le recul de l’emploi, la relance de l’inflation, l’aggravation du déficit extérieur et de la dette ? Ce pacte de croissance sera lui-même l’expression d’un modèle de société qui assurera un essor durable, restaurera la confiance, structurera  la solidarité et prendra en charge les plus vulnérables.

Si on y arrive, les trois dernières années de diète économique n’auront pas été perdues pour rien. Les principaux acteurs engagés dans le dialogue national pourraient ainsi répondre aux désirs et aux aspirations des jeunes et moins jeunes, qui n’attendent des premiers rien de moins que de révolutionner notre modèle économique et social.

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