S’ils tiennent à la stabilité de leurs pays, les gouvernants devront faire de l’équité l’une de leurs priorités

C’est à l’occasion de la vingt neuvième session du Comité Intergouvernemental d’Experts (CIE), tenue récemment à Rabat, que Mme Karima Bounemra Ben Soltane, directrice du Bureau d’Afrique du Nord de la Commission des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), nous a accordé cette interview. Avant d’occuper ce poste, Mme Bounemra Ben Soltane était directrice de la division « Information pour le développement » du CEA à Addis-Abeba, en charge notamment de la mise en œuvre de AISI (Africa Information Society Initiative), dont elle était l’une des rédactrices. Avant d’entamer sa carrière internationale, Mme Bounemra Ben Soltane avait fait une carrière en Tunisie à l’Institut de recherche en sciences, informatique et télécommunications (IRSIT) où, après avoir fait de la recherche, elle fut promue PDG.

Mme Karima Bounemra Ben Soltane est titulaire d’un diplôme d’ingénieur en informatique de la faculté des Sciences et d’un doctorat dans le domaine des systèmes d’information à l’Université Pierre et Marie Curie.

leconomistemaghrebin.com : Mme la directrice, en dépit du tableau peu reluisant brossé par le rapport des experts sur la situation économique et sociale dans les pays d’Afrique du Nord, on sent quand même aussi bien dans ce rapport que dans votre discours d’ouverture de la vingt-neuvième session du CIE une lueur d’espoir. Etait- elle  justifiée ?

Karima Bounemra Ben Soltane : Au cours des trois dernières années, il y a eu beaucoup de changements. Il y a eu des changements au niveau des pays avec des répercussions sur la région, mais il y a eu également un changement fondamental au niveau du monde. 2008, 2009 et 2010 ont été des années de crise dont les effets se ressentent encore dans les pays développés. Ceux-ci n’ont commencé à surmonter ces effets que depuis quelques mois. La fin de la récession et le redémarrage n’ont été perceptibles qu’au troisième trimestre de l’année dernière. Cette situation semble se maintenir en ce début d’année 2014. Donc la conjoncture était réellement défavorable et il y a eu des conséquences négatives sur nos systèmes économiques.

Il est à noter ici que depuis dix ou quinze ans, les performances économiques de nos pays étaient relativement bonnes par rapport aux moyennes africaines, et même par rapport aux moyennes mondiales. Globalement, la région d’Afrique du Nord se situait autour d’une moyenne de 5% de taux de croissance. Tout cela montre que nos économies restent vulnérables et très sensibles aux chocs exogènes. Cela montre aussi que nos modèles de développement atteignent leurs limites. On ne peut pas vivre seulement avec des performances économiques et se targuer d’avoir fait du développement. La prise de conscience de la nécessité de changement dans les approches de développement dans certains de nos pays, la volonté de transformation structurelle, la diversification qui se profile dans les partenariats économiques, ainsi que la relance dans le reste du monde, tous ces éléments incitent à penser que l’année 2014 sera meilleure que la précédente.

Vous dites qu’on ne peut pas vivre seulement avec des performances économiques et se targuer d’avoir fait du développement. Pouvez-vous expliciter davantage cette idée ?

Le développement n’atteindra ses objectifs que s’il est mis au service de l’ensemble de la population. Il sera inutile, s’il ne profite pas à tous les citoyens. Il va sans dire qu’il ne peut pas profiter à tous de la même façon. Il y aura toujours des pauvres et des riches. Mais ce qu’il faut, c’est qu’il y ait des politiques qui assurent la protection des groupes sociaux les plus vulnérables, que les extrêmes ne soient pas trop distantes, de sorte qu’il y ait plus d’équité.

Il y a un indice qui s’appelle l’indice du développement humain, mais on parle de plus en plus du concept de bien-être et de bonheur. Ce concept est très relatif. Autant l’indice de développement humain est fait sur un modèle, qui permet le classement de tous les pays, autant la notion de bien-être est personnelle et subjective. Un pauvre qui vit au milieu des pauvres aura moins conscience de la précarité de sa situation que quelqu’un de la classe moyenne qui vit au milieu de gens très riches. Celui-ci, parce qu’il procède par comparaison, ressent plus intensément la frustration que celui-là. Nous avons là un élément très important dont les décideurs doivent tenir compte. S’ils tiennent à la stabilité de leurs pays, les gouvernants devront faire de l’équité l’une de leurs priorités. Ils devront faire en sorte que les disparités sociales ne soient pas très grandes. Ils devront élargir le plus possible la classe moyenne, le pilier de la stabilité d’un pays. En Tunisie, les fondements du régime ont commencé à se fissurer quand le pouvoir d’achat de cette classe moyenne s’est érodé et quand le nombre des pauvres a augmenté.

L’autre point qui me semble fondamental et qui concerne le changement au cours des trois dernières années, c’est la libération de la parole. Cette nouvelle liberté a engendré une nouveauté dans la société : la notion de « redevabilité ». Désormais, dans plusieurs pays nord-africains, le peuple demande des comptes à ses gouvernants, ce qu’il ne faisait pas auparavant. Maintenant, avec le développement des technologies de l’information, avec  les nouveaux médias, il devient très difficile de contenir la parole, de la confisquer. Les révolutions ont fait éclater cette parole et ont créé une nouvelle relation entre le citoyen et ses dirigeants. Et là, il est souhaitable que nos dirigeants soient suffisamment clairvoyants pour prendre la balle au bond et répondre aux attentes des gens.

Prenons l’exemple du Maroc. Les dirigeants de ce pays ont décidé de revoir la Constitution dans le sens de l’amélioration du texte constitutionnel et de l’élargissement de l’éventail des droits et des libertés. C’est ce qu’on attend de ceux qui gouvernent : exercer leur capacité  d’anticiper et ne pas attendre qu’une situation de crise s’installe pour commencer à chercher les bonnes réponses. Il faut qu’ils aient des systèmes d’alerte précoces, ce que les Anglo-Saxons appellent les « early warning systems », c’est-à-dire les bons indicateurs qui les avertissent à temps des grands changements à effectuer avant que le pays n’entre dans les zones de turbulences.

Mais  revenons à cette lueur d’espoir. Il y a une lueur d’espoir parce que l’économie mondiale se remet petit à petit ; parce que nos pays ont commencé à développer des liens économiques avec d’autres régions du monde, et notamment les pays émergents qui, eux, n’ont pas autant souffert de la crise que les autres. Il y a une lueur d’espoir, parce que maintenant, avec tout ce qui se passe dans nos pays, le seul choix est de poursuivre dans la voie de la liberté et de la démocratie. C’est le cas de la Tunisie où l’adoption de la Constitution et le changement de gouvernement semblent donner au pays un souffle nouveau. La situation économique et sociale est certes difficile, mais l’expertise, la volonté et la détermination à réussir dont fait preuve la nouvelle équipe gouvernementale poussent à l’optimisme. Il est urgent de mettre en place les réformes structurelles profondes qui s’imposent, de diversifier l’économie et d’élargir le champ de la coopération à d’autres partenaires. Il est regrettable de constater que la Tunisie a perdu des années de coopération avec le continent africain. Regardez le dynamisme dont y fait preuve le Maroc qui a compris que, pour lui, il y a un dessein africain.

Il ne faut pas perdre de vue le fait que durant les deux dernières décennies, l’Afrique a eu l’un des plus forts taux de croissance. C’est un grand marché, c’est un continent qui regorge de matières premières, qui regorge de volonté, qui se stabilise et dont la classe moyenne se développe rapidement. Il y a donc une réelle opportunité à saisir dans tous les domaines.

Dans son intervention à l’ouverture des travaux de la 29e session du CIE, le secrétaire général de l’UMA, M. Habib Ben Yahia, s’est félicité de la bonne coopération entre l’Union du Maghreb et la Commission Economique pour l’Afrique, et en particulier son Bureau pour l’Afrique du Nord. Dans quelle mesure cette coopération peut être efficace avec une institution fortement handicapée par la controverse inextricable qui mine depuis 40 ans les relations des deux principaux pays du Maghreb.

Dans l’intégration régionale, il y a plusieurs dimensions. Il y a la dimension Etat, et, contrairement à ce que certains croient, le secrétariat général de l’UMA travaille beaucoup sur le niveau technique. En effet, si le niveau politique de cette intégration reste un peu en panne, le niveau technique évolue. Les douanes, les ministères de la Jeunesse, de la Santé, de l’Agriculture, du Commerce et d’autres institutions encore se réunissent et travaillent de concert. Il y a un effort d’harmonisation des positions qui est en train de se faire. Mais, effectivement, le saut qualitatif ne peut être fait que par un aval et une intervention politiques.

En ce qui nous concerne, nous pensons qu’il y a le niveau gouvernemental sur lequel nous continuons à travailler et qui bien entendu est notre premier vis-à-vis. Nous avons travaillé par exemple sur la révision des conventions de la sécurité sociale maghrébine. Nous avons mené une réflexion sur la mobilité des travailleurs et tenté de répondre à la question de savoir comment créer des emplois en facilitant la circulation des ces travailleurs d’un pays à un autre. Il existe des secteurs pour lesquels il y a une pénurie de main-d’œuvre dans un pays, et un surplus dans un autre. L’une des mesures à mettre en œuvre concerne la sécurité sociale, et nous y avons travaillé avec l’UMA.

Nous avons aussi fait une étude sur la mobilité des capitaux et les possibilités de faire des investissements transfrontaliers, sur l’accès des femmes rurales au financement dans le cadre de leur autonomisation économique, sur le financement des énergies renouvelables et la mise en place d’un programme de coopération régionale, etc. Nous travaillons donc sur un certain nombre de questions relatives à toutes les dimensions du développement durable, nous identifions les faiblesses et nous les rapportons aux décideurs.

Votre coopération se limite au secteur gouvernemental ?

Non, il y a d’autres niveaux de coopération, celui de la société civile, du monde académique etc. C’est ainsi que, depuis sept ans, nous organisons des rencontres d’économistes nord- africains, essentiellement maghrébins, sur des questions de convergence, d’émergence, de commerce. Il y a des chercheurs qui viennent présenter des travaux très intéressants.

Et puis, il y a le niveau du secteur privé. Nous suivons avec beaucoup d’intérêt ce qui se fait à l’Union maghrébine des employeurs qui, il est vrai, avance lentement. Il y a des progrès, mais aussi des périodes de stagnation. Il y a eu récemment une rencontre à Marrakech du secteur privé où des réflexions très intéressantes ont été partagées, le but étant d’amener ce secteur privé à travailler ensemble dans l’espace maghrébin. Nous avons aussi beaucoup œuvré pour le rapprochement des centres de jeunes dirigeants, parce que nous pensons que les jeunes générations sont davantage dans une dynamique de coopération, et donc plus aptes à surmonter les difficultés. Le rapprochement des centres de jeunes dirigeants (CJD) des différents pays est intéressant. Par exemple, le CJD Tunisie et le CJD Maroc ont travaillé ensemble à la mise en place du CJD Algérie. Voilà, il y a des choses qui bougent, qui se construisent.

Ce travail en profondeur sur le terrain a-t-il des chances de secouer un peu l’immobilisme qui caractérise les hautes sphères politiques ?

Il s’agit de déterminer ici quel est le terme visé,  le court, moyen ou long terme ? Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il n’y a point de salut sans UMA, mais en se privant de Maghreb, nos pays se privent réellement de points de croissance, d’opportunités d’emploi, de création et d’enrichissement culturel. Il y a beaucoup de domaines sur lesquels nous pensons qu’il peut y avoir une coopération.

Pour ceux qui soutiennent que des pays compétiteurs ne peuvent pas travailler ensemble, je donne toujours l’exemple du tourisme. Quelqu’un qui vient de très loin et met une journée et demie ou deux pour arriver chez vous, ne vient pas pour un week-end. C’est celui qui vient d’Europe qui peut passer un week-end en Afrique du Nord. Ce marché, on le connaît, il a été bien étudié et on lui propose des offres plus ou moins bonnes. Mais, venant des marchés lointains, les gens programment des séjours de deux ou trois semaines. Une telle durée pour un seul de nos pays, peut être longue. Donc des offres communes méditerranéennes, même avec les pays de la rive nord, peuvent être envisageables. Un parcours sur les traces de la Rome antique passera par la Tunisie et l’Algérie. Une découverte gastronomique pourrait faire l’objet d’un circuit pour la découverte de l’olivier et de l’huile d’olive, dont nous faisons la promotion par ailleurs. On pourrait aussi inventer d’autres parcours méditerranéens, l’important c’est d’être inventif et proposer des solutions différentes pour des marchés différents. C’est ainsi que de compétiteurs nos pays deviendront des alliés pour concevoir des offres communes et mettre en valeur chacun ses capacités et ses atouts. Et ce n’est pas un doux rêve, ce sont des projets très réalistes.

Le thème de la table ronde était « les chaînes de valeur régionales ». Pouvez-vous nous éclaircir un peu ce concept, d’abord, et l’illustrer par des exemples concrets, sachant que l’un des intervenants a choqué quand il a affirmé que des producteurs de cacao n’ont jamais goûté de chocolat et ne savent pas ce que c’est que ce produit ?

 Pour expliquer la notion de chaîne de valeur, il faut comprendre que la composition d’un produit, quel qu’il soit, entre le moment où il est conçu et le moment où on l’achète, est le résultat de la coopération de plusieurs intervenants. M. Museveni, le président de l’Ouganda, a dit lors de l’une de nos conférences : « Je suis le premier créateur d’emplois en Europe. Je veux dire l’Afrique est le premier créateur d’emplois et de croissance en Europe. Nous leur fournissons par exemple du cacao, des mangues, ils les transforment, donc ils créent des emplois. Ils nous réexpédient ensuite notre matière première transformée  en chocolat et en jus de fruits que nous consommons avec des devises ». Cette image, résume parfaitement la situation. Elle montre surtout que les processus de transformation des matières premières restent très limités en Afrique.

Pour revenir à la notion de chaîne de valeur, il est largement admis que, concernant le produit et ses différentes composantes, il n’y a plus une seule institution, entreprise ou organisme capable de tout maîtriser de bout en bout. Il y a donc nécessairement plusieurs intervenants. Ce que nous disons, c’est que sur un bon nombre de secteurs, ces intervenants peuvent agir dans le cadre d’une coopération nord-africaine. Et l’un des exemples que nous donnons et où l’on pourrait avoir une approche commune est le secteur des énergies renouvelables. On parle beaucoup d’énergie propre et, selon une étude que nous avons récemment publiée, la plupart des pays de la région se lancent dans les énergies renouvelables, mais ils le font encore en rangs dispersés. Il y a très peu de concertations régionales dans ce domaine. Tous les pays affichent leur volonté de ne pas être seulement des installateurs d’équipements pour la production d’énergie, mais voudraient intégrer une dimension industrielle, une dimension recherche et développement et une dimension formation. C’est un domaine vierge à exploiter.

Pourquoi aujourd’hui ne déciderait-on pas dans les pays nord-africains que tel pays se chargera de la formation, parce qu’il a commencé ou parce qu’il a les infrastructures pour cela ; un autre aura la charge de la recherche-développement. Tel autre se spécialisera dans la production de cellules photovoltaïques, et un autre dans les équipements des éoliennes. Pourquoi, est-ce qu’aujourd’hui ce domaine devrait-il  être encore un domaine de compétition? Il y a de moins en moins de financements étrangers. On est dans une phase importante où il faut réfléchir et faire les bons choix pour être efficace. Pour nous, c’est un domaine d’excellence, candidat à la mise en place de chaînes de valeur régionales. Parce que, dans ce domaine, tout est à construire, les investissements pourraient être lourds, et donc il faudrait l’approcher en tant que partenaires et non en tant que compétiteurs.

L’une des recommandations qui a été faite dans le cade de notre atelier sur les chaînes de valeur régionales est excellente : commencer notre étude par un mapping des capacités industrielles de nos pays et voir où sont les avantages comparatifs. L’existence de secteurs d’activités à elle seule ne suffit pas. Il peut y avoir des industries, certes, mais elles pourraient être peu efficaces, peu compétitives  et très subventionnées par les Etats.

Objectifs 2015, post-2015, 2035, maintenant 2063, on se sent un perdu avec toutes ces dates et cette multiplicité d’objectifs. Pourriez-vous éclaircir un peu les choses ?

Dans le système des Nations unies, le post-2015 et les objectifs du développement durable sont des programmes officiels nés de deux processus. Le premier est celui des OMD (Objectifs du millénaire pour le développement) qui avaient 2015 pour cible, et le second processus est celui du pos- Rio. Comme vous savez, il y a eu en juin 2012 Rio+20 et, à la lumière de l’évolution qu’ont connue les divers pays, il a été décidé de définir les objectifs du développement durable (ODD). Ces deux processus qui ont commencé séparément doivent aujourd’hui converger pour aboutir à des objectifs communs. De développement, l’on passe au développement durable, qui devrait nécessairement intégrer l’environnemental, l’économique et le social dans les nouveaux objectifs. Mais nous voudrions aussi que la dimension gouvernance soit aussi prise en compte. Voilà les deux processus des Nations unies au niveau mondial.

2013 a marqué le cinquantenaire de l’Union africaine. En préparant les célébrations, l’idée était d’évaluer ce que l’Afrique a réalisé en cinquante ans d’indépendance, et d’imaginer ce que l’on peut faire dans les 50 ans à venir en nous projetant en 2063. Donc cette projection est spécifique à l’Afrique. Et ce sont précisément ces objectifs dont on a parlé au cours de notre réunion, qui vont permettre aux dirigeants africains de se projeter dans l’avenir et de se demander ce qu’ils doivent faire pour les générations futures. En un mot, quel monde voulons-nous préparer pour nos enfants et nos petits enfants ?  Et quels moyens allons-nous nous donner pour y parvenir ?

 

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