Les Tunisiens et la dette extérieure

Étrange Tunisie ! Elle n’est plus à un paradoxe près. Partis politiques en campagne électorale, têtes bien pensantes en mal de reconnaissance, membres ou associations de la société civile qui écument salles de rédaction, plateaux TV et radios locales, fustigeant à l’unisson le recours à l’endettement international, comme si le pays pouvait s’en passer. Frapper aux portes des organismes internationaux qui ont vocation à financer le développement ou le déséquilibre de la balance commerciale expose les autorités à des critiques acerbes, au motif qu’il faille procéder à des ajustements structurels pour stopper l’hémorragie. Solliciter l’aide bilatérale, d’où qu’elle vienne et de quelque nature qu’elle soit, n’est pas non plus du goût des pourfendeurs de l’endettement, qui n’y voient que le revers de la médaille. Tous crient à l’unisson leur indignation, multiplient les gestes de dénonciation, à chaque ouverture de ligne de crédit qui fait monter de quelques crans le niveau et le coût de l’endettement du pays.

On comprend les craintes de ce front du refus de la dette externe, même si celles-ci paraissent pour l’heure exagérées. Il est vrai que chaque point d’endettement supplémentaire met davantage la pression sur les finances publiques, bien mal en point, renchérit le service de la dette et resserre les contraintes géopolitiques. Si on n’y prend garde, un endettement excessif, à la limite du soutenable, enfermerait le pays dans une posture de souveraineté limitée. Mais en deçà de cette zone à haut risque, le pays serait bien inspiré d’aller jusqu’au bout de son potentiel d’endettement pour faire face à ses besoins de financement et accélérer son processus de développement.

Refuser, au nom de considérations idéologiques d’un autre âge de s’endetter, c’est déjà, en temps normal, sans chocs intérieurs ou extérieurs, se priver d’opportunités de création de richesse et d’emplois. La question n’est pas tant de savoir s’il faut s’endetter ou non quand le pays est en capacité de le faire et plus encore en situation d’urgence, quoique dans le respect de sa souveraineté et de sa dignité, que de s’interroger légitimement sur l’usage de ces crédits qui doivent être affectés prioritairement à l’investissement public et privé, principal moteur de relance de l’économie, aujourd’hui en panne de croissance.

Il faut se rendre à l’évidence. Sans apports financiers extérieurs sous forme de crédits ou d’IDE, nous ne pourrons pas grand-chose, alors qu’il nous faut impérativement combler nos déficits en termes d’infrastructure, de développement régional et de création d’emplois.

Le risque serait de ne rien faire, de ne rien entreprendre. Pour autant, nous devons prendre conscience de la nécessité de développer notre propre capacité d’épargne et d’investissement – aujourd’hui largement entamée -qui constitue un puissant facteur d’attractivité des capitaux étrangers. Rien n’est plus vrai que ce fameux dicton : aide-toi, le ciel t’aidera.

Il n’empêche ! L’argent, quand il fait défaut, tout comme la croissance, il faut aller les chercher là où ils se trouvent. Cet effort grandit le pays plus qu’il ne le rabaisse. Sinon, on ne verra pas les plus grands de ce monde  – d’Obama à Hollande en passant par Merkel – endosser l’habit de VRP, à la recherche de marchés, de capitaux, d’investisseurs étrangers.

Mehdi Jomaa est dans son rôle dans son périple moyen-oriental : où qu’il aille et quoiqu’il demande, dans la limite du possible, il est dans l’obligation de le faire, car il doit conduire à son terme la transition démocratique. Il en mesure, jour après jour, le prix et il ne peut se tromper sur le choix des moyens.

L’aide, les crédits, les IDE, d’où qu’ils viennent, sont bon à prendre. A condition de s’en servir pour se projeter dans le futur et pour construire  notre propre avenir. On manquerait à notre propre responsabilité et on exposerait le pays au pire danger, si les fonds en question étaient dilapidés dans les consommations stériles, sans perspective de capacité  renforcée de remboursement ultérieur. Il faut, certes, prêter attention aux propos, fussent-ils exagérés, de celles et ceux qui craignent que le pays ne sacrifie son avenir et son autonomie sur l’autel de l’endettement. Nous devons avoir en permanence les yeux rivés sur les signaux d’alerte pour ne pas tomber dans le piège de l’endettement sans fin, avec pour triste perspective, défaut de paiement et faillite financière et économique.

Il y a tout aussi grave dans le climat délétère actuel , sans que cela provoque l’indignation, la colère ou le refus des détracteurs de la dette extérieure et des IDE. On comprend mal leur silence assourdissant devant le relâchement, la désobéissance civile qu’on observe dans la sphère de production et plus dangereux encore, le dépérissement de la valeur travail. Les politiques de tout bord se doivent d’intervenir, de faire bloc pour protéger notre économie, nos emplois et nos acquis républicains des assauts ravageurs, sous couvert de grèves de zèle, de grèves sauvages et de grèves à n’en pas finir. La transition politique, l’Etat, nos institutions républicaines sont pris pour cible. Les attaques en règle contre les unités de production publiques qui n’en  peuvent plus à force de céder aux revendications salariales et contre l’administration fiscale ne sont pas innocentes. Elles fragilisent le pays, l’exposent à la banqueroute et au chaos. Des coordinations syndicales, sourdes à tous les appels à la raison, manipulées par des mains peu invisibles savent-elles à quel jeu elles s’adonnent et ce à quoi elles s’exposent dans un Etat de droit qui entend recouvrer son autorité et la force de la loi ?

Les politiques, les instances syndicales qui ne savent plus quoi faire, auraient tort de ne pas réagir vigoureusement quand l’économie, et donc le pays, sont pris en otage par cette explosion de surenchères qui n’ose pas avouer ses origines et ses commanditaires. S’ils capitulent, ils le paieront au plus fort et seront désavoués, décrédibilisés et déconsidérés pour toujours.

Les conséquences de l’endettement sont de peu d’importance, comparées aux effets destructeurs de cette déferlante contestatrice, aux intentions troubles et qui visent le noyau central de la production nationale, les institutions régaliennes, véritables piliers de l’Etat ; elles relèguent de surcroît au placard de l’oubli la culture d’entreprise et la valeur travail. Qu’on le sache : celles-ci sont les seuls substituts et alternatives au recours à l’endettement extérieur. Ne pas se hisser aux standards de productivité mondiaux, d’engagement, d’implication au sein de l’entreprise, c’est s’exposer plus durement à la dépréciation et à la perte de valeur de notre monnaie nationale, de notre souveraineté et de notre indépendance.

Quand des entreprises publiques, réacteurs de l’économie nationale, autrefois compétitives et aux comptes équilibrés, sont aujourd’hui au bord de l’asphyxie, croulant sous le poids d’un sureffectif et d’une chute de la productivité qui les condamnent à l’arrêt, les clivages politiques doivent s’estomper. Rien que l’union sacré pour sauver notre patrimoine productif.

On déplore le scandale  de la dette qui n’en est pas un. Il y a d’autres scandales autrement plus graves, qu’il faut dénoncer autant par nécessité que  par devoir national.

Vouloir de surcroît augmenter les salaires et réduire le temps de travail dans ce climat de croissance molle sinon insignifiante et d’effritement d’exigence professionnelle nous projette, à vive allure, droit dans le mur. On ne s’en relèvera pas. Nous devons prendre conscience, dans l’intérêt de tous, du fait que les hausses de salaires doivent être financées par des gains de productivité ; sans quoi, elles déclencheraient des effets pervers d’une grande gravité. On ne peut s’écarter de cette règle pour ne pas tomber dans la spirale salaires-prix avec, au final, pertes d’emploi, chômage et… endettement extérieur. Si celui-ci explose depuis 2011 – il est passé de 36 à 50% du PIB -, c’est en grande partie en raison du fait que le travail a perdu de sa valeur et que la valeur travail s’est désintégrée dans les brumes de la révolution.

Les entreprises publiques – le secteur privé est sous le coup de la contagion – qui créent plus de la moitié de la richesse nationale, sont soumises à des pressions, à des tensions, à des revendications si excessives qu’elles ont perdu toute visibilité quand elles ne sont pas dans un état de mort clinique.

Dans l’Administration – qui a en charge la régulation de l’économie et de la société -, la situation n’est guère meilleure. Ici plus qu’ailleurs, l’autorité de l’Etat est mise à rude épreuve par ses propres agents qui ont plus d’une fois franchi des lignes rouges, en faisant fi de l’obligation d’un service minimum. On a peine à imaginer que des contrôleurs d’impôts réclament 20% des recettes, alors même qu’ils sont correctement rémunérés à cet effet. Dans quel pays vivons-nous et dans quel pays allons-nous vivre ?  Nous payons aujourd’hui le prix des errements politiques des trois dernières années. Les deux derniers gouvernements, investis d’une plus grande légitimité, auraient dû faire mieux que le triste bilan qu’ils laissent derrière eux.

A charge pour le gouvernement Jomaa de gérer ce lourd passif. Alors, pour ne pas ajouter à ses difficultés et problèmes, pour ne pas entraver son action, sachons retrouver le sens des réalités. Nous n’avons d’autre choix, pour briser le cercle vicieux de l’inflation, du chômage, de la pauvreté, de l’endettement et d’une crise systémique dont on ne se relèvera pas, que de faire le nécessaire effort sur nous-mêmes.

Nous devons retrouver au plus vite les chemins vertueux du travail,  bannir toute forme de contestation violente qui porte atteinte à la santé de nos entreprises, à la sécurité du pays et à son image dans le monde.  L’offre politique du nouveau gouvernement de compétences est de nature à faire taire les suspicions et les craintes de travailleurs soucieux de l’avenir de leurs emplois. Elle mérite bien qu’on lui accorde un préjugé favorable avant de voir les premiers signaux d’une véritable détente économique et sociale. Cette attitude républicaine relève plus d’un engagement moral et éthique que d’un simple répit dans la lutte pour le partage de la valeur ajoutée, privée désormais de ses principaux ressorts de croissance. Tout le monde doit s’y mettre pour faire naître un véritable pacte de responsabilité et de croissance.

Qu’on se le dise : les syndicalistes et les politiques ne survivront pas au désastre de l’économie. Ils en payeront autant sinon plus que les salariés le prix fort en termes de discrédit, de désaveu et de rejet. Ils n’échapperont pas non plus à leur propre destin…

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