Depuis plusieurs années, la Tunisie connaît une cascade de ruptures d’approvisionnement touchant des biens sensibles. La liste comprend farine, semoule, sucre, lait, certains médicaments, carburant de temps à autres, café, viande blanche, et plus récemment l’électricité et l’eau minérale.
Chaque secteur a ses propres dysfonctionnements structurels, mais tous partagent un dénominateur commun : le prix.
Le poids écrasant des subventions sur les finances publiques
Pour les produits subventionnés, les prix de vente sont maintenus artificiellement bas, l’État absorbant la différence via le mécanisme de la compensation. Un simple regard sur la facture des subventions des cinq dernières années suffit à mesurer son ampleur. Elles ont totalisé plus de 52 milliards de dinars. Cette charge a directement freiné les investissements d’infrastructure, y compris les centrales électriques et le renouvellement des canalisations de l’eau potable, ce qui a conduit à un été 2026 critique. Sans cette facture excessive, l’État disposerait d’une bien plus grande marge de manœuvre et ses comptes publics seraient nettement meilleurs.
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Une pression fiscale croissante qui étouffe les entreprises
Faute de pouvoir réduire les dépenses, très rigides, les gouvernements successifs ont misé sur un meilleur recouvrement fiscal et un tour de vis accru. Mais la hausse de la pression fiscale a été plus rapide que l’élargissement de la base des contribuables.
Les entreprises, déjà alourdies par des charges fiscales élevées, des cotisations sociales toujours plus coûteuses et des factures de matières premières gonflées, voient leurs marges fondre. Or, elles ne sont pas des associations caritatives et leur raison d’être est de dégager des bénéfices et de verser des dividendes aux actionnaires. Face à l’étau des coûts, elles cherchent des hausses de prix, comme on le voit actuellement pour l’eau minérale ou la viande de volaille.
Cette logique alimente un cercle vicieux : les prix augmentent, les salaires sont revendiqués à la hausse, le coût des intrants s’alourdit, et les producteurs réclament de nouvelles majorations. C’est ce que l’on résume en Tunisie par la fameuse expression « ajoute de l’eau, ajoute de la farine », autrement dit, chaque renchérissement en appelle un autre, sans rupture du cycle.
La nécessité économique d’un système de prix libres
Face à une situation intenable, la solution ne peut pas se limiter à des ajustements budgétaires ponctuels. Elle réside, sur le fond, dans un retour à des prix déterminés librement par le marché, dans un cadre régulé et concurrentiel.
Des prix libres jouent trois rôles essentiels. Primo, ils sont des signaux pour informer les producteurs et les consommateurs sur la rareté réelle des biens.
Secundo, ils incitent à l’investissement là où la demande est forte et les marges sont attractives. Grâce à l’entrée de nouveaux opérateurs et la modernisation des capacités, les prix peuvent baisser. C’est à cause de la rigidité des prix que certaines filières sont en profonde crise, comme celle laitière. Pourtant, une augmentation de quelques centaines de millimes par litre sauverait un secteur clé et des milliers d’éleveurs.
Tertio, ils allègent l’État en supprimant les subventions généralisées. Il pourra dégager des marges budgétaires pour financer des transferts sociaux ciblés, comme des aides directes aux ménages modestes, plutôt que des prix artificiellement bas qui profitent à tous, y compris aux plus aisés.
Une transition difficile mais inévitable
Certes, une libération brutale des prix serait socialement douloureuse. Mais maintenir le statu quo, c’est condamner le pays à des pénuries chroniques, à une détérioration des services publics et à une perte de confiance des investisseurs.
L’enjeu est donc de conduire une transition progressive, accompagnée de filets de protection sociale efficaces et d’une communication transparente. À terme, seule une économie où les prix retrouvent leur fonction régulatrice permettra à la Tunisie de sortir durablement de l’impasse, de restaurer ses équilibres macroéconomiques et de redonner un souffle à sa croissance.