Un moment surprenant s’est produit sur la scène du Festival international de Carthage, lors du concert d’Elissa, le 15 août. La chanteuse libanaise porte le même nom que notre illustre Elissa, la princesse tyrienne à laquelle la tradition attribue la fondation de Carthage. Alors qu’elle se produisait à guichets fermés devant un théâtre annoncé comme rempli au-delà même de sa capacité, l’ambassadeur du Liban à Tunis a pris la parole. Il a ainsi salué le « retour de la reine à Carthage ».
Cette intervention n’a pas manqué d’interpeller plusieurs observateurs. Mais laissons la déclaration de l’ambassadeur de côté : il ne s’agit pas ici de la qualifier, mais de revenir sur une question beaucoup plus ancienne et autrement plus fascinante : Didon était-elle une réalité historique ou un personnage de légende ? Une interrogation qui traverse les siècles et que cet événement contemporain remet soudainement au premier plan.
Didon et Énée : une histoire d’amour mythique inventée par Virgile
La première est Didon, l’amante d’Énée, rendue célèbre par Virgile au Ier siècle avant notre ère. Dans l’Énéide, le poète raconte comment Énée, après la chute de Troie, arrive à Carthage, devient l’amant de Didon, puis l’abandonne sur ordre des dieux. Didon se donne alors la mort. Cette histoire est une construction littéraire : les auteurs antiques savaient déjà qu’Énée et Didon ne pouvaient pas avoir vécu à la même époque, plusieurs siècles séparant la guerre de Troie de la fondation de Carthage. Virgile a volontairement ignoré cette impossibilité chronologique pour donner une dimension tragique à l’opposition entre Rome et Carthage. Sur ce point, le consensus est clair : la rencontre entre Énée et Didon relève de la fiction poétique de Virgile.
Mais cela ne signifie pas que Didon elle-même soit une invention. Il existe une seconde tradition, plus ancienne, consacrée à Elissa, princesse de Tyr et fondatrice de Carthage. C’est cette Elissa qui constitue le véritable sujet du débat historique.
Des sources anciennes convergentes : Elissa, princesse de Tyr, au cœur des récits historiques
La première mention connue du récit fondateur remonte à Timée de Tauroménion, historien grec du IVe-IIIe siècle av. J.-C., qui fixe la fondation de Carthage en 814 avant notre ère. Dans son récit, Elissa est la sœur de Pygmalion, roi de Tyr. Après que son frère a assassiné son mari Sychée, elle fuit avec ses partisans et fonde Carthage sur les côtes d’Afrique du Nord. Ce récit est repris par Trogue Pompée (Ier s. av. J.-C.), connu par l’abrégé de Justin (IIIe s. apr. J.-C.).
À ces traditions s’ajoute une source d’une nature différente : au Ier siècle, l’historien juif Flavius Josèphe cite, dans Contre Apion, les annales des rois de Tyr compilées par Ménandre d’Éphèse. Cette chronique dynastique indique qu’au cours de la septième année du règne de Pygmalion, sa sœur s’enfuit et fonda Carthage en Libye.
Ces traditions ne sont pas identiques dans tous leurs détails, mais elles présentent un élément commun : le souvenir d’une femme issue de Tyr associée à la fondation de Carthage. Cette convergence conduit des spécialistes comme Dexter Hoyos à estimer très probable qu’un noyau historique se cache derrière la légende. Cela ne signifie pas que tous les détails, comme la ruse de la peau de bœuf ou le suicide, soient authentiques, mais qu’une personne réelle a pu être à l’origine d’une tradition ensuite enjolivée.
Ce que dit l’archéologie : entre datations incertaines et indices fragiles
À ce jour, aucune trace de peuplement sur le site de Carthage antérieure au dernier quart du VIIIe siècle av. J.-C. n’a été mise au jour, ce qui pose un problème pour la date traditionnelle de 814. Deux hypothèses sont possibles : soit cette date est erronée, soit les fouilles n’ont pas encore atteint les niveaux les plus anciens. Des travaux publiés en 2007 indiquent que la couche phénicienne la plus ancienne pourrait être datée entre 900 et 750 av. J.-C., une fourchette compatible avec la chronologie des annales de Ménandre, qui situe les événements vers 870 av. J.-C.
Un pendentif en or portant une inscription mentionnant Pygmalion a été découvert dans une nécropole carthaginoise, mais son contexte archéologique est largement postérieur à l’époque supposée, ce qui rend son interprétation complexe. Il ne constitue donc pas une preuve incontestable.
Surtout, aucune inscription phénicienne contemporaine, rédigée par les Carthaginois eux-mêmes, ne mentionne une fondatrice appelée Didon ou Elissa. Cette absence ne permet pas de conclure que le personnage n’a jamais existé, mais elle empêche les historiens de transformer une probabilité en certitude.
Alors, mythe ou réalité ? Les historiens partagés entre légende et histoire
La réponse dépend de ce que l’on appelle « Didon ». Si l’on parle de Didon et Énée, la réponse est claire : leur histoire appartient à la littérature. Si l’on parle d’Elissa, la princesse de Tyr, la réponse est nuancée. Plusieurs sources anciennes indépendantes convergent, ce qui rend probable l’existence d’un noyau historique. Mais aucune preuve archéologique directe ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’Elissa a réellement existé.
Comme dans le cas de Romulus à Rome, le récit fondateur de Carthage a probablement été enrichi par la tradition. Mais il pourrait conserver, au cœur de la légende, le souvenir d’un événement réel et peut-être celui d’une femme qui a vraiment existé. Entre la reine tragique de Virgile et la princesse phénicienne des traditions anciennes, l’histoire n’a pas encore définitivement tranché. Le débat reste ouvert, et chaque nouvelle découverte archéologique pourrait un jour faire basculer la balance.