La Tunisie franchit une nouvelle étape dans la modernisation de son système de santé grâce au déploiement de technologies souveraines fondées sur l’intelligence artificielle et le numérique.
Cette feuille de route ambitieuse vise à réduire les inégalités territoriales d’accès aux soins, à renforcer la médecine de première ligne et à optimiser la prise en charge médicale grâce à la donnée, tout en maintenant la responsabilité humaine au cœur de la décision thérapeutique. Ces orientations et annonces stratégiques ont été présentées par le ministre de la Santé, Mustapha Ferjani, lors de la clôture officielle du forum « Tunisia Global Forum : Bâtir l’avenir à l’ère de l’IA », qui s’est tenu le 21 juillet à Tunis. Réunissant chercheurs, entrepreneurs, professionnels de santé et membres de la diaspora, l’événement a souligné la nécessité de transformer les compétences et les innovations informatiques en projets concrets à fort impact pour le pays.
Dans le cadre de la définition de la stratégie nationale pour l’IA en santé, le ministre a annoncé le lancement du Centre d’excellence en intelligence artificielle pour la santé. Placé sous une gouvernance tripartite réunissant les ministères de la Santé, des Technologies de la communication et de l’Enseignement supérieur, ce centre s’appuiera sur les capacités du supercalculateur national ainsi que sur l’expertise des hôpitaux et des universités. Cette structure, ouverte aux startups, aux entreprises locales et aux compétences de la diaspora, aura pour mission de développer des solutions d’IA éthiques, certifiées et adaptées aux réalités épidémiologiques nationales, avec l’ambition de faire de la Tunisie un modèle africain en la matière.
Sur le terrain clinique, plusieurs réalisations concrètes illustrent déjà cette dynamique. La première repose sur le développement de l’hôpital numérique et de la téléradiologie nationales, un réseau reliant 38 établissements à travers différentes régions du pays, de Bizerte à Tataouine. En moins d’un an, ce dispositif a permis l’interprétation à distance de plus de 86 000 examens (IRM, scanners, mammographies), avec une prise en charge quotidienne dépassant 500 dossiers et une couverture assurée 24 heures sur 24 pour les urgences. Ce système a notamment permis la remise en service d’équipements lourds restés inutilisés pendant plusieurs années, démontrant que la distance ne doit plus conditionner le pronostic des patients.
Parallèlement, la médecine préventive et d’urgence s’enrichit de nouveaux outils d’anticipation. À l’hôpital militaire de Tunis, le développement conjoint avec une entreprise tunisienne d’un dossier médical informatisé et intelligent permet de connecter en temps réel l’ensemble des équipements de monitorage en réanimation. Capable d’analyser les flux de données hémodynamiques et biologiques, cet outil peut alerter les équipes médicales jusqu’à six heures avant l’apparition des signes cliniques d’un choc septique ou d’une infection sévère, avec une sensibilité et une spécificité avoisinant les 90 %. Pensée et conçue en Tunisie par des ingénieurs issus de la diaspora et des cliniciens locaux, cette technologie nationale est désormais commercialisée à l’international.
Pour unifier ces outils et supprimer la fragmentation des informations cliniques, le déploiement de l’Identifiant National de Santé (INS) se poursuit sur l’ensemble du territoire en collaboration avec le Centre National de l’Informatique. La généralisation de cette clé de voûte du système de santé, prévue d’ici la fin de l’année, garantira une identification sécurisée des patients et une continuité du parcours de soins sans rupture.
L’intelligence artificielle s’attaque également au dépistage précoce en médecine de première ligne. Un modèle souverain d’aide à la lecture des radiographies thoraciques a été développé par les équipes des centres hospitalo-universitaires d’Ariana et de Monastir, en partenariat avec des équipes technologiques locales. Entraîné sur des spécificités pathologiques régionales comme la tuberculose, cet outil présente des performances diagnostiques supérieures à 90 %. Il est destiné à être déployé dans plus de 300 centres de soins de santé de base, notamment dans les régions de l’intérieur, pour seconder les médecins dans la détection précoce des anomalies et des tumeurs pulmonaires.
Face à ces avancées, le ministre rappelle une ligne éthique stricte : la technologie doit rester un instrument d’assistance au service du praticien. Si l’intelligence artificielle formule des propositions diagnostiques et accélère le traitement de la donnée, la décision médicale et l’examen clinique relèvent de la responsabilité exclusive du professionnel de santé.