L’expert en économie Ridha Chkoundali est revenu sur le rapport annuel 2025 de la Banque centrale de Tunisie (BCT), récemment remis par le gouverneur à la cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri.
À travers son analyse sur sa page officielle, Ridha Chkoundali estime que le document officiel présente une image trop lisse de la conjoncture tunisienne et tend, selon lui, à minimiser plusieurs déséquilibres structurels qui continuent de fragiliser l’économie nationale
Pour Ridha Chkoundali, le premier problème du rapport tient à son orientation générale : au lieu d’évaluer froidement les coûts sociaux et économiques des choix publics, le texte donne l’impression de prendre fait et cause pour la logique bancaire, y compris lorsqu’elle entre en tension avec les droits des citoyens. L’exemple le plus emblématique reste, selon lui, celui du chapitre relatif à l’article 412, qui a conduit à une baisse des intérêts au bénéfice des emprunteurs. Dans sa lecture, la BCT aurait traité cette réforme comme une contrainte pesant sur les banques, sans mettre suffisamment en avant la portée sociale de la mesure ni les manquements constatés dans son application.
L’économiste reproche également au rapport de présenter la baisse du chômage comme un signe net d’amélioration du marché du travail, alors que, selon lui, cette évolution devrait être interprétée avec prudence. Il soutient que la diminution du taux de chômage ne reflète pas forcément une création solide d’emplois, mais peut aussi découler d’un recul du nombre de personnes actives, alimenté par l’émigration, la fuite des compétences et le découragement de nombreux jeunes. Autrement dit, ce qu’un tableau statistique peut donner à voir comme une amélioration pourrait masquer une érosion silencieuse du potentiel humain du pays.
Dans le même esprit, Ridha Chkoundali pointe une autre contradiction : la reprise de la croissance en 2025 serait réelle, mais fragile. Le rapport met en avant une croissance de 2,5%, portée notamment par l’agriculture, le tourisme et certains segments miniers. Or cette performance reste, selon lui, largement tributaire de facteurs conjoncturels, en particulier des conditions climatiques favorables. Une telle dépendance pose une question de fond : l’économie tunisienne dispose-t-elle réellement de moteurs de croissance durables, ou reste-t-elle exposée à des cycles instables qui varient au gré des saisons et des chocs extérieurs ?
Le secteur extérieur n’échappe pas non plus à cette lecture critique. Le rapport insiste sur la baisse de la dette extérieure à moyen et long terme, qu’il présente comme un signe de bonne gestion. Mais Ridha Chkoundali estime que cette évolution ne relève pas d’un choix stratégique réussi ; elle résulte plutôt des difficultés de la Tunisie à mobiliser des financements externes dans un contexte international tendu et après l’enlisement des négociations avec les bailleurs de fonds. En d’autres termes, la réduction de la part de l’endettement extérieur ne traduirait pas une réelle victoire, mais une forme de repli forcé vers l’endettement intérieur.
Lire aussi: Croissance, inflation, la BCT fixe le cap
Ridha Chkoundali insiste aussi sur la question des marges de sécurité extérieure. Si les réserves en devises restent à un niveau qui évite l’alerte immédiate, leur recul d’une année à l’autre demeure, selon lui, préoccupant. Le pays conserve une certaine capacité de résistance, mais celle-ci se fragilise à mesure que la couverture des importations se réduit et que les besoins de financement externe restent difficiles à satisfaire. Cette vulnérabilité est d’autant plus sensible que l’économie tunisienne. Plus encore, elle reste exposée aux chocs énergétiques, aux variations des prix internationaux et aux tensions sur les approvisionnements.
Au fond, la critique de l’économiste vise une lecture trop comptable de la situation économique. Le rapport annuel de la BCT, tel qu’il est présenté, valorise des indicateurs positifs, mais laisse en arrière-plan des tensions plus profondes : chômage des diplômés, fragilité de l’investissement, dépendance énergétique, endettement interne élevé et migration des compétences. Ridha Chkoundali appelle à une lecture plus lucide de l’économie tunisienne, une lecture qui ne s’arrête pas aux chiffres bruts, mais qui interroge leur signification sociale.