La Tunisie exporte pour 2 100 millions de dinars de cuir et de chaussures par an. De même qu’elle couvre ses importations à 167 % et attire des investisseurs de trois continents. Pourtant, sur son propre marché, les industriels tunisiens sont écrasés par la contrebande. Débordés qu’ils sont par les importations anarchiques. Et ils demeurent incapables de reconquérir un consommateur local qui achète étranger par défaut. Ce paradoxe n’est pas une anomalie conjoncturelle : il est le révélateur d’un secteur structurellement coupé en deux, performant vers l’extérieur, fragilisé de l’intérieur. La question n’est plus de savoir si le secteur peut rebondir. Elle est de savoir si les conditions politiques et réglementaires de ce rebond seront réunies à temps.
Avec environ 2 100 millions de dinars de recettes à l’export en 2025, le secteur du cuir et de la chaussure confirme son statut de filière exportatrice de premier plan dans l’économie tunisienne. Les données du Centre National du Cuir et de la Chaussure (CNCC) révèlent que les exportations couvrent les importations à hauteur de 167 %. Ce qui témoigne d’une balance sectorielle structurellement excédentaire.
Pourtant, sous ces agrégats favorables, une légère érosion se dessine. Le Centre de Promotion des Exportations (CEPEX) avait enregistré, pour l’exercice 2024, un chiffre d’affaires export de 2 182,1 millions de dinars, avec une couverture des importations de 163,9 %. Les exportations 2025 accusent ainsi un recul de 3,6 % par rapport à l’exercice précédent. Et ce, dans un contexte où les marchés cibles restent très concurrentiels. L’Italie, la France et l’Allemagne concentrent à elles seules 70 % des débouchés à l’export, indiquent encore les statistiques du CEPEX. La tendance des premiers mois de 2026 apparaît plus encourageante : projetées en rythme annuel, les performances du premier semestre laissent entrevoir un volume d’environ 2 400 millions de dinars, avec une couverture des importations atteignant 175 % sur les quatre premiers mois.
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Le signal le plus encourageant vient du côté des investissements. A cet égard, le Bulletin de conjoncture annuel de l’Agence de Promotion de l’Industrie et de l’Innovation (APII) précise que les investissements déclarés dans les industries du cuir et de la chaussure ont enregistré une envolée de 167,1 % en 2025. Constituant ainsi la hausse sectorielle la plus marquée de l’année sur l’ensemble du tissu industriel tunisien. Toujours selon l’APII, le secteur compte 80 entreprises à participation étrangère, dont 59 à capitaux 100 % étrangers. Et 79 d’entre elles sont totalement exportatrices. Des opérateurs italiens figurent parmi les investisseurs les plus actifs, dans la continuité des liens industriels historiques avec l’Italie. D’autres horizons s’ouvrent, des investisseurs en provenance d’Afrique subsaharienne commençant à s’intéresser au marché tunisien, y voyant une plateforme de production compétitive à l’échelle régionale.
Une industrie cantonnée à la sous-traitance, en quête de valeur ajoutée
Une part significative de la valeur exportée repose sur un modèle de sous-traitance partielle : la tige, partie supérieure de la chaussure, est fabriquée en Italie, expédiée vers la Tunisie pour assemblage final par des industriels locaux, puis réexportée en tant que produit fini. Ce schéma, techniquement comptabilisé comme une exportation tunisienne, intègre une valeur ajoutée locale limitée. Et les produits concernés ne portent pas toujours visiblement leur origine tunisienne. Le marquage final s’effectuant parfois dans le pays de la marque.
Selon les statistiques du CEPEX, l’Italie demeure la première destination des exportations tunisiennes de chaussures, avec un volume de 1 018 millions de dinars. Suivent l’Allemagne, la France et la Slovaquie. Pour les autres produits en cuir, la France arrive en tête des marchés d’exportation, devant l’Italie et l’Allemagne.
Selon les données de l’APII publiées en août 2025, le secteur compte 172 entreprises employant dix personnes et plus, dont 132 produisant totalement pour l’exportation, réparties entre les sous-secteurs de la chaussure, des articles en cuir, de la tannerie et des vêtements en cuir. Le CEPEX évalue l’emploi sectoriel à environ 28 700 personnes, dont une écrasante majorité dans des entreprises totalement exportatrices.
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Géographiquement, le secteur n’occupe plus les mêmes territoires qu’il y a cinquante ans. Sfax, qui fut historiquement le cœur battant de l’industrie du cuir et de la chaussure, notamment dans le quartier de Bab Jebli, a perdu l’essentiel de ce tissu. La libéralisation de l’économie a conduit une grande partie des opérateurs à se reconvertir dans l’import-distribution, abandonnant la fabrication. D’autres territoires ont pris le relais de manière plus dispersée, notamment le Sahel et la région de Tunis. Et ce, sans que la cohérence géographique et la masse critique nécessaires à une véritable compétitivité collective n’aient pu se reconstituer.
C’est sur le marché intérieur que le paradoxe devient criant. La contrebande de chaussures, notamment de sport, en provenance d’Algérie, constitue un facteur de distorsion majeur. En effet, ces produits entrent sur le marché tunisien à des prix structurellement inférieurs à ceux que peut pratiquer un industriel local soumis aux charges, aux normes et aux coûts de production réglementaires. À ce flux illicite s’ajoutent des importations formelles insuffisamment contrôlées, dont la conformité aux normes n’est pas systématiquement vérifiée à l’entrée du territoire. Ces deux phénomènes cumulés privent les producteurs tunisiens de toute possibilité de concurrence équitable sur leur propre marché. Ils appellent un renforcement significatif des contrôles douaniers ainsi qu’une action coordonnée entre les ministères concernés.
La mutation technologique, défi structurel pour la formation
Par ailleurs, le secteur fait face à une transformation technologique d’envergure. L’intégration de l’intelligence artificielle dans les processus de production et la robotisation croissante des équipements redéfinissent les besoins en compétences. Dans ce contexte, la demande en main-d’œuvre d’exécution recule au profit d’une demande croissante en techniciens capables d’opérer sur des machines à commande numérique. Pour une filière historiquement artisanale et intensive en main-d’œuvre, cette évolution impose une refonte profonde des dispositifs de formation professionnelle, tant au niveau des entreprises que des institutions publiques d’accompagnement.
Sur le plan de la qualité et de la certification, le Centre National du Cuir et de la Chaussure, fondé en 1969 et opérant sous la tutelle du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie, dispose de trois laboratoires spécialisés en physico-mécanique, chimie et métrologie. Conformément à la norme internationale ISO/IEC 17025, ces laboratoires ont obtenu leur accréditation auprès du Conseil National d’Accréditation (TUNAC) pour la période allant de mai 2026 à avril 2031, leur permettant d’émettre des rapports d’essais reconnus à l’échelle internationale sur la base d’environ quarante normes tunisiennes applicables au secteur. Ces structures interviennent à deux niveaux : le contrôle à l’importation, en lien avec la Direction de la qualité et de la protection du consommateur, et l’accompagnement des industriels exportateurs souhaitant attester de la conformité de leurs produits avant d’accéder aux marchés étrangers.
Le paradoxe a un remède. Encore faut-il vouloir l’appliquer
Ainsi, un secteur qui exporte 2 100 millions de dinars par an tout en perdant son marché intérieur n’est pas un secteur en crise. C’est un secteur mal gouverné. Les outils existent : un appareil de certification accrédité aux standards internationaux,; une dynamique d’investissement en forte progression; un réseau d’entreprises exportatrices structuré et des partenariats industriels européens solides. Ce qui manque, c’est la volonté réglementaire de fermer la porte aux importations anarchiques et à la contrebande. Mais aussi la cohérence stratégique pour orienter ces atouts vers une reconquête du marché domestique. Sans ces arbitrages, le paradoxe tunisien du cuir et de la chaussure, champion à l’export, perdant à domicile, a toutes les chances de perdurer.