Il existe des sociétés qui regardent la richesse avec admiration. D’autres la regardent avec méfiance. Et puis il existe des pays, comme la France mais aussi de plus en plus la Tunisie, où la richesse finit presque toujours par devenir un procès moral. Dans ces sociétés traversées par la fatigue économique, la défiance politique et l’érosion des classes moyennes, le riche n’est plus seulement celui qui possède davantage ; il devient celui dont l’existence même semble rappeler aux autres leurs propres fragilités.
C’est dans ce climat intellectuel que la question des inégalités s’est imposée comme le grand récit économique contemporain. Depuis deux décennies, les travaux de Thomas Piketty (1), de Gabriel Zucman (2) et d’une large partie de la nouvelle économie critique ont profondément transformé notre manière de lire le capitalisme. Leur influence dépasse largement les universités. Elle structure désormais les médias, les débats politiques, les discussions familiales, les réseaux sociaux et jusqu’à notre façon intime de percevoir la justice.
L’idée paraît simple, presque intuitive : si les plus riches deviennent beaucoup plus riches pendant que les autres stagnent, alors quelque chose dysfonctionne profondément dans le système économique. Cette intuition touche une corde sensible, parce qu’elle parle d’un sentiment universel : celui du décrochage, du déclassement, de l’impression que les règles du jeu favorisent toujours les mêmes.
Et pourtant, derrière cette évidence apparente, une question dérangeante demeure trop rarement posée : mesure-t-on réellement le progrès humain lorsque l’on ne regarde que les écarts ?
De fait, une société ne se résume pas à la distance entre son sommet et sa base. Elle se résume aussi à la manière dont vivent concrètement les êtres humains qui la composent. À leur accès à la santé, à l’éducation, au logement, à la dignité matérielle, à l’espoir d’une vie meilleure pour leurs enfants. En oubliant cela, le débat contemporain sur les inégalités finit parfois par produire une étrange cécité : il voit parfaitement les écarts, mais de moins en moins les trajectoires humaines.
Quand l’économie devient une morale
Le débat sur les inégalités ne relève plus seulement de l’économie. Il touche désormais à une forme de morale collective. Dans beaucoup de pays occidentaux, la richesse est devenue suspecte avant même d’être analysée. On ne demande plus seulement comment elle a été produite ; on s’interroge presque instinctivement sur sa légitimité.
Cette évolution est compréhensible. Depuis les années 1980, les économies mondialisées ont produit des gagnants spectaculaires. La financiarisation a permis l’accumulation de fortunes gigantesques. Les marchés boursiers ont enrichi une minorité de détenteurs de capital pendant que les classes moyennes salariées avaient le sentiment de courir derrière une prospérité qui leur échappait peu à peu.
La crise financière de 2008 a ensuite agi comme une fracture psychologique mondiale. Beaucoup ont découvert avec brutalité que les pertes pouvaient être socialisées tandis que les gains restaient privatisés. À partir de là, le soupçon envers les élites économiques s’est enraciné durablement.
La Tunisie n’a évidemment pas échappé à cette dynamique. Certes, le pays ne produit pas de milliardaires comparables aux grandes fortunes américaines. Mais la perception d’une économie verrouillée, dominée par des rentes, des réseaux d’influence et des positions privilégiées, nourrit une colère diffuse depuis des années. Après les bouleversements de 2011, cette colère s’est même transformée en grille de lecture quasi permanente du réel économique.
Dans l’imaginaire collectif tunisien, la richesse est ainsi devenue moins le symbole d’une réussite productive que celui d’un accès privilégié au système. Cette perception n’est pas entièrement fausse. Certaines situations de rente existent réellement. Certains monopoles étouffent la concurrence. Certaines asymétries fiscales alimentent un sentiment d’injustice légitime.
Mais le danger apparaît lorsque toute réussite économique finit par être assimilée à une forme de prédation. À ce moment-là, une société entre dans une logique psychologique dangereuse : elle ne cherche plus seulement à réduire la pauvreté, elle cherche parfois à punir symboliquement la réussite.
Le grand glissement intellectuel de notre époque
L’immense force des travaux de Piketty et Zucman tient à leur capacité à avoir donné une architecture scientifique à ce malaise collectif. Grâce aux séries historiques longues, aux statistiques fiscales et aux comparaisons internationales, ils ont démontré que les patrimoines se concentraient davantage depuis plusieurs décennies.
Leur apport est considérable. Il serait intellectuellement malhonnête de le nier. Oui, les ultra-patrimoines disposent souvent de mécanismes sophistiqués d’optimisation fiscale. Oui, certaines transmissions successorales permettent d’échapper largement à l’impôt. Oui, la mondialisation financière a accru la mobilité du capital plus vite que celle du travail. Oui, une partie du capitalisme contemporain favorise davantage l’héritage que la mobilité sociale.
Mais le problème commence lorsque des constats empiriques solides deviennent progressivement des conclusions philosophiques implicites.
Car entre le fait de constater une hausse des inégalités et celui d’affirmer que cette hausse constitue le problème central de nos sociétés, il existe un saut normatif immense. Ce saut n’est pas scientifique. Il relève d’un choix moral et politique.
Or notre époque tend précisément à effacer cette frontière.
Les chiffres acquièrent alors une puissance quasi sacrée. Ils semblent parler seuls. Pourtant, ils dépendent toujours de ce que l’on choisit de mesurer.
Mesure-t-on les écarts relatifs entre individus ? Mesure-t-on l’amélioration du niveau de vie réel ? Mesure-t-on la capacité d’accès à certains biens essentiels ? Mesure-t-on la mobilité sociale entre générations ? Mesure-t-on le patrimoine ou le revenu ? Chaque indicateur raconte une histoire différente.
Le drame du débat public contemporain est qu’il transforme souvent une histoire partielle en vérité totale.
Le piège des écarts relatifs
Imaginez deux sociétés. Dans la première, tout le monde est pauvre mais les écarts sont faibles. Dans la seconde, les écarts sont plus importants, mais les plus modestes vivent beaucoup mieux qu’auparavant : ils mangent mieux, se soignent mieux, accèdent davantage à l’éducation et vivent plus longtemps.
Laquelle est la plus juste ? Cette question paraît abstraite. Elle est pourtant centrale. Car une grande partie du débat contemporain privilégie désormais presque exclusivement la photographie des écarts relatifs. On observe la distance entre le haut et le bas de la distribution des revenus comme si cette distance résumait à elle seule la qualité morale d’une société.
Pourtant, l’histoire économique mondiale des quarante dernières années raconte une réalité plus complexe. Le Bangladesh, longtemps associé à l’extrême pauvreté, a connu une transformation sociale spectaculaire. La mortalité infantile y a chuté, la scolarisation des filles a explosé, le revenu par habitant a fortement progressé. Les conditions de vie réelles se sont améliorées à une vitesse historique. Et pourtant, les inégalités relatives ont légèrement augmenté.
La Corée du Sud a suivi une trajectoire comparable. En quelques décennies, le pays est passé d’une économie pauvre à une puissance technologique mondiale. Les écarts sociaux n’ont pas disparu. Mais les vies humaines, elles, ont été radicalement transformées.
Même dans les économies européennes, la réalité demeure ambiguë. En France, malgré la hausse de certains patrimoines, le niveau de vie réel des catégories modestes s’est amélioré sur le long terme. Le problème est que cette amélioration apparaît aujourd’hui trop lente par rapport aux attentes sociales, au coût du logement, à la précarisation du travail et à l’impression générale de déclassement.
Autrement dit, ce n’est pas seulement l’inégalité qui produit la frustration. C’est aussi le ralentissement du progrès partagé.
La Tunisie face à sa propre impasse
C’est précisément là que le cas tunisien devient particulièrement révélateur. La Tunisie ne souffre pas uniquement d’inégalités. Elle souffre d’un affaiblissement général de la dynamique économique. Depuis des années, la croissance demeure faible, l’investissement insuffisant, la productivité stagnante et les perspectives d’ascension sociale se réduisent.
Le véritable traumatisme tunisien n’est peut-être pas de voir certains réussir. C’est de voir de moins en moins de gens croire encore à leur propre possibilité de réussir.
Pendant longtemps, l’école publique jouait le rôle de grand ascenseur social. Les familles modestes acceptaient les sacrifices parce qu’elles croyaient qu’un diplôme pouvait transformer une destinée. Aujourd’hui, cette promesse s’effrite. Les diplômés s’exilent. Les jeunes accumulent frustration et précarité. Les classes moyennes s’appauvrissent lentement sous l’effet de l’inflation, de la fiscalité et de l’érosion des services publics.
Dans un tel contexte, la question des inégalités devient psychologiquement explosive. Car les écarts sont toujours plus difficiles à accepter lorsque l’espoir collectif disparaît. Une société supporte relativement bien les différences de richesse lorsqu’elle croit encore à la mobilité sociale. Elle les supporte beaucoup moins lorsqu’elle a le sentiment que les positions deviennent figées.
C’est pourquoi le débat tunisien gagnerait à sortir d’une logique exclusivement distributive. Redistribuer une richesse stagnante ne peut constituer un projet économique durable. Une société ne se stabilise pas uniquement par le partage ; elle se stabilise aussi par sa capacité à créer de nouvelles opportunités.
Le vrai danger : la société de stagnation
Le risque majeur pour la Tunisie n’est donc pas seulement l’inégalité. C’est la combinaison de l’inégalité et de la stagnation.
Une société qui ne crée plus suffisamment de richesse finit inévitablement par transformer chaque débat économique en conflit social. Les salariés accusent les entreprises. Les entreprises accusent l’État. Les classes moyennes accusent les élites. Les régions accusent le littoral. Les jeunes accusent les générations précédentes.
Lorsque la croissance ralentit durablement, la politique devient progressivement une lutte autour d’un gâteau qui cesse de grandir. Cette dynamique produit une fatigue démocratique profonde. Car chaque réforme apparaît alors comme une perte pour quelqu’un. Dans un contexte de faible création de richesse, les gouvernements finissent souvent par privilégier des politiques symboliques fortement émotionnelles : taxation exceptionnelle, dénonciation des spéculateurs, rhétorique anti-riches ou anti-privilèges.
Ces politiques peuvent parfois corriger certaines injustices réelles. Mais elles ne remplacent jamais une stratégie de développement. L’histoire économique montre pourtant une constante : les sociétés qui améliorent durablement le sort des plus modestes sont généralement celles qui parviennent à combiner croissance, innovation, mobilité sociale et institutions relativement efficaces.
Autrement dit, la réduction de la pauvreté dépend moins de la destruction de la richesse que de la capacité à la diffuser et à la renouveler.
Retrouver une pensée économique plus honnête
Le débat sur les inégalités souffre finalement d’un manque de clarté intellectuelle. Les chiffres sont constamment mobilisés comme des vérités morales absolues alors qu’ils traduisent toujours des choix de valeurs implicites.
Privilégier l’égalité relative est un choix philosophique respectable.
Privilégier l’amélioration absolue des conditions de vie en est un autre.
Le problème commence lorsque chaque camp présente ses préférences morales comme des évidences scientifiques incontestables.
Cette confusion alimente la polarisation contemporaine. Les libéraux caricaturent parfois toute critique des inégalités comme une jalousie sociale. Les critiques du capitalisme caricaturent parfois toute défense de la création de richesse comme une apologie des privilèges.
Entre ces deux excès, une vérité plus inconfortable existe pourtant : une société peut avoir besoin simultanément de davantage de justice fiscale et davantage de création de richesse.
La Tunisie devra probablement apprendre cette double exigence. Corriger certaines rentes, lutter contre les asymétries fiscales et améliorer la transparence économique sont des nécessités. Mais reconstruire une dynamique de croissance, d’investissement et de mobilité sociale l’est tout autant.
Car au fond, le véritable scandale d’une société n’est pas seulement que certains soient très riches. C’est surtout que trop de citoyens cessent progressivement de croire qu’ils pourront vivre mieux demain qu’aujourd’hui.
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Références :
(1) Thomas Piketty : Éminent cartographe des fractures sociales, Thomas Piketty consacre son œuvre à l’autopsie des richesses et des héritages. Professeur à l’École d’économie de Paris et directeur d’études à l’EHESS, il scrute, depuis le World Inequality Lab, les mécanismes par lesquels le capital s’accumule et se fige.
Son triptyque littéraire dessine une trajectoire de la lucidité vers l’espoir :
- Dans Le Capital au XXIe siècle (2013), il dénonce l’ascendant du rendement financier sur le labeur humain.
- Avec Capital et Idéologie (2019), il déconstruit les fables que les sociétés s’inventent pour justifier l’injustice.
- Enfin, Une brève histoire de l’égalité (2021) se veut un souffle d’optimisme, rappelant que la marche vers l’équité est un mouvement long et irrésistible.
Aujourd’hui, en 2026, l’économiste se fait tribun : il s’alarme du divorce entre le peuple et ses élites, prônant une démocratie plus directe, tel le référendum d’initiative citoyenne, pour réconcilier le politique avec le réel.
(2) Gabriel Zucman est un économiste français, professeur à l’École d’économie de Paris et à l’université de Berkeley. Disciple de Thomas Piketty, il est devenu une figure centrale du débat public mondial grâce à ses travaux sur l’évasion fiscale et la taxation des ultra-riches. [1, 2, 3]
En mai 2026, son actualité reste dominée par ses propositions de justice fiscale radicale :
- La « Taxe Zucman » : Son projet phare, une taxe minimale mondiale de 2 % sur le patrimoine des milliardaires, a fait l’objet d’intenses débats législatifs en France pour le budget 2026. Bien qu’une version allégée ait été proposée par le Parti socialiste, elle a été rejetée par l’Assemblée nationale en novembre 2025.
- Auditions et interventions : Très présent sur la scène politique, il a été auditionné par l’Assemblée nationale le 6 mai 2026 concernant l’imposition des plus hauts patrimoines.
- Influence européenne : Il dirige l’Observatoire européen de la fiscalité (EU Tax Observatory), qui publie régulièrement des rapports sur le manque à gagner fiscal lié aux paradis fiscaux, estimé à des centaines de milliards de dollars par an.
Lauréat de la prestigieuse médaille John-Bates-Clark en 2023, il continue de publier des recherches sur la redistribution et la mondialisation, notamment sur son Substack. Ses ouvrages de référence incluent :
- La Richesse cachée des nations (2013) : Une enquête sur les paradis fiscaux.
- Le Triomphe de l’injustice (2019, avec Emmanuel Saez) : Une analyse du système fiscal américain et des pistes pour le réformer.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)