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DECRYPTAGE – Quand le monde retient son souffle au passage d’un détroit

Tahar El Almi
2026/05/05 at 7:08 PM
par Tahar El Almi 12 Min Lecture
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Il arrive que l’économie mondiale se joue dans un espace si étroit qu’il en devient presque invisible sur une carte. Le détroit d’Ormuz est de ceux-là. Quelques kilomètres d’eau, à peine, mais par lesquels transite une part décisive de l’énergie qui alimente usines, transports et foyers à l’échelle planétaire. Lorsqu’il se ferme, ce n’est pas seulement un couloir maritime qui disparaît : c’est une respiration qui se coupe. Et avec elle, une certitude que l’on croyait acquise – celle d’un monde fluide, interconnecté, capable d’absorber tous les chocs.

Huit semaines après le début du conflit, les chiffres commencent à raconter une autre histoire. Un déficit de près de 10 % de l’offre pétrolière mondiale, des stocks qui s’érodent, des délais logistiques qui s’allongent. Et pourtant, en surface, les marchés semblent impassibles, presque insouciants. Les indices boursiers progressent, les investisseurs temporisent, comme si la crise appartenait encore au registre de l’hypothétique.

Contents
Il arrive que l’économie mondiale se joue dans un espace si étroit qu’il en devient presque invisible sur une carte. Le détroit d’Ormuz est de ceux-là. Quelques kilomètres d’eau, à peine, mais par lesquels transite une part décisive de l’énergie qui alimente usines, transports et foyers à l’échelle planétaire. Lorsqu’il se ferme, ce n’est pas seulement un couloir maritime qui disparaît : c’est une respiration qui se coupe. Et avec elle, une certitude que l’on croyait acquise – celle d’un monde fluide, interconnecté, capable d’absorber tous les chocs.L’Europe, une puissance fatiguée face au choc énergétiqueLe pétrole, ou la mémoire des crises passéesLa Tunisie, entre exposition et vulnérabilitéDes marchés en sursis, une réalité qui s’imposeRéapprendre la contrainte, repenser la souverainetéIn fine, l’épreuve du réel comme moment de vérité

Ce décalage n’est pas seulement une anomalie conjoncturelle. Il dit quelque chose de plus profond sur notre époque : une tendance à confondre la stabilité des écrans avec celle du réel.

L’illusion d’une économie désincarnée

Depuis plusieurs décennies, la mondialisation financière a donné naissance à une économie où les flux monétaires semblent avoir pris le pas sur les flux physiques. Les capitaux circulent à la vitesse de la lumière, les décisions d’investissement se prennent en millisecondes, et les modèles prédictifs prétendent anticiper l’imprévisible.

Dans cet univers, les marchés peuvent, pendant un temps, ignorer les signaux faibles. Ils peuvent même, paradoxalement, prospérer dans l’incertitude. Mais comme le rappelait Hyman Minsky (1), les phases d’euphorie contiennent en elles-mêmes les germes de leur propre retournement. Plus un système paraît stable, plus il devient fragile.

La fermeture du détroit d’Hormuz agit précisément comme ce point de bascule. Elle réintroduit brutalement la matérialité dans un système qui avait fini par l’oublier. Le pétrole n’est pas une abstraction. Il doit être extrait, transporté, raffiné. Et lorsqu’un maillon de cette chaîne se rompt, c’est l’ensemble qui vacille.

Ce retour du réel est d’autant plus saisissant qu’il intervient dans un contexte déjà fragilisé. L’économie mondiale sort à peine des séquelles de la pandémie de COVID-19, qui avait déjà révélé la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. Les leçons de cette crise semblaient claires. Pourtant, elles ont été partiellement oubliées.

L’Europe, une puissance fatiguée face au choc énergétique

Dans cette configuration, la zone euro apparaît comme particulièrement exposée. Non pas tant par sa dépendance directe au détroit, mais par la faiblesse de ses marges de manœuvre. La croissance y est hésitante, l’industrie en recomposition, et la demande intérieure contrainte par des années de politiques prudentes.

C’est ici que les débats économiques prennent tout leur sens. Depuis longtemps, une ligne de fracture oppose les partisans d’une discipline budgétaire stricte à ceux qui, dans la lignée de John Maynard Keynes (2), plaident pour un soutien actif de la demande. Or, face à un choc d’offre énergétique, ces débats se compliquent. Relancer la demande dans un contexte de hausse des coûts peut alimenter l’inflation, mais ne rien faire risque d’accentuer la contraction.

Des économistes contemporains comme Olivier Blanchard (3) ont montré que la réponse dépend largement des conditions initiales. Et celles de l’Europe sont préoccupantes : une inflation certes modérée, mais révélatrice d’une demande insuffisante, et une croissance trop faible pour absorber un choc externe.

Dans ce contexte, la Banque centrale européenne se retrouve dans une position délicate. Maintenir les taux, comme cela semble probable, revient à reconnaître implicitement que la politique monétaire ne peut pas, à elle seule, compenser un choc réel. C’est une forme d’impuissance assumée.

Le pétrole, ou la mémoire des crises passées

L’histoire économique est jalonnée de chocs pétroliers. Chaque fois, ou presque, ils ont été suivis d’un ralentissement significatif de l’activité. Les années 1970 en restent l’exemple le plus marquant, mais des épisodes plus récents confirment cette relation étroite entre énergie et croissance.

Pourquoi cette récurrence ? Parce que le pétrole n’est pas un bien comme les autres. Il est au cœur de presque tous les processus productifs. Lorsqu’il devient rare ou cher, il agit comme une taxe invisible sur l’ensemble de l’économie.

Dans le cas actuel, un élément aggrave encore la situation : le décalage temporel. Même en cas de réouverture rapide du détroit, plusieurs semaines seront nécessaires pour rétablir les flux. Ce délai crée une zone d’incertitude où les entreprises, les investisseurs et les États doivent prendre des décisions sans visibilité claire.

Peu à peu, le marché lui-même change de nature. La question n’est plus seulement celle du prix, mais celle de l’accès. Peut-on livrer ? Peut-on produire ? Peut-on tenir les délais ? Ce glissement est fondamental. Il marque le passage d’une économie d’abondance relative à une économie de contraintes.

La Tunisie, entre exposition et vulnérabilité

Pour la Tunisie, ces dynamiques globales prennent une dimension très concrète. Loin des abstractions macroéconomiques, ce sont des équilibres quotidiens qui sont en jeu.

Le premier impact est immédiat : la facture énergétique. Une hausse des prix du pétrole se traduit directement par une pression sur les finances publiques et sur les réserves en devises. Dans un pays où l’équilibre extérieur est déjà fragile, cette évolution peut rapidement devenir problématique.

Mais l’effet le plus profond est sans doute celui qui touche la vie quotidienne. Lorsque les coûts énergétiques augmentent, ils se diffusent dans l’ensemble des prix : transport, alimentation, production industrielle. L’inflation qui en résulte n’est pas une abstraction statistique. Elle se traduit par une érosion du pouvoir d’achat, par des arbitrages plus contraints, par une inquiétude diffuse.

À cela s’ajoute la dépendance à la conjoncture européenne. Si la zone euro entre en récession, les exportations tunisiennes en pâtiront, tout comme le tourisme. Ce double choc – interne et externe – crée un effet de ciseau particulièrement difficile à gérer.

Enfin, il ne faut pas négliger le facteur financier. Comme l’a souligné Raghuram Rajan (4), les périodes d’incertitude globale tendent à détourner les capitaux des économies émergentes. Pour la Tunisie, cela signifie un accès plus difficile au financement, à un moment où les besoins sont pourtant importants.

Des marchés en sursis, une réalité qui s’impose

Face à ces tensions, les marchés financiers continuent, pour l’instant, de faire preuve d’un optimisme mesuré. Mais cet optimisme ressemble de plus en plus à une parenthèse.

L’idée d’un “rallye de soulagement” en fin de cycle est séduisante. Elle suppose que le pire est derrière nous, que les tensions vont se résorber, que l’économie mondiale saura s’adapter. Mais elle repose sur une hypothèse fragile : celle d’un retour rapide à la normale.

Or, tout indique que cette normalité est en train de se transformer. Les chocs d’offre se multiplient, les tensions géopolitiques persistent, et les marges de manœuvre des politiques économiques se réduisent.

Dans ce contexte, le marché obligataire, souvent plus prudent, envoie des signaux différents. Il suggère que les risques sont loin d’être pleinement intégrés. Comme souvent, il pourrait avoir raison avant les autres.

Réapprendre la contrainte, repenser la souveraineté

Au fond, la crise actuelle nous oblige à réapprendre une leçon ancienne : l’économie n’est pas un système abstrait. Elle est ancrée dans des réalités physiques, géographiques, humaines.

Pour la Tunisie, cette prise de conscience peut être une opportunité. Elle invite à repenser les priorités : réduire la dépendance énergétique, renforcer les capacités locales, diversifier les partenaires économiques.

Ces choix ne sont pas simples. Ils impliquent des coûts, des arbitrages, des réformes. Mais ils sont sans doute nécessaires dans un monde où les certitudes d’hier s’effritent.

In fine, l’épreuve du réel comme moment de vérité

La fermeture du détroit d’Hormuz n’est pas seulement un événement géopolitique. C’est un test. Un test pour les économies avancées, confrontées à leurs propres fragilités. Un test pour les économies émergentes, exposées à des chocs qu’elles ne contrôlent pas. Un test, enfin, pour les marchés, appelés à réconcilier leurs anticipations avec la réalité.

Dans cette épreuve, une chose devient claire : la stabilité ne peut plus être pensée comme une donnée acquise. Elle doit être construite, patiemment, dans un environnement incertain.

Et peut-être est-ce là, finalement, la véritable leçon de cette crise : nous rappeler que derrière les chiffres, les courbes et les indices, il y a un monde réel, fait de contraintes et de dépendances, que l’on ne peut indéfiniment ignorer sans en payer le prix.

 

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Références :

(1) Hyman Minsky:(1919-1996) était un économiste américain post-keynésien, célèbre pour ses travaux sur la fragilité des systèmes financiers et les crises de la dette. Sa théorie phare, l’hypothèse d’instabilité financière, soutient que « la stabilité engendre l’instabilité » : de longues périodes de prospérité encouragent les investisseurs à prendre des risques excessifs, menant inévitablement à un effondrement.

(2)John Maynard Keynes :(1883-1946) est largement considéré comme l’économiste le plus influent du XXe siècle et le père de la macroéconomie moderne. Son œuvre a radicalement transformé la compréhension du rôle de l’État dans l’économie, en particulier lors des crises.

(3)Olivier Blanchard :(né en 1948) est l’un des macroéconomistes les plus influents au monde. Ancien chef économiste du Fonds monétaire international (FMI) de 2008 à 2015, il est aujourd’hui chercheur senior au Peterson Institute for International Economics (PIIE) et professeur émérite au MIT.

(4) Raghuram Rajan:(né en 1963) est un économiste de renommée mondiale, reconnu pour avoir prédit la crise financière de 2008 dès 2005. Actuellement professeur de finance à la Chicago Booth School of Business, il reste une figure centrale du débat économique global en 2026.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Tahar El Almi 6 mai 2026
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