Les grandes secousses économiques commencent rarement dans les statistiques. Elles naissent souvent ailleurs, dans les fractures du monde. Un détroit stratégique menacé, une confrontation militaire qui s’intensifie, une route énergétique qui devient incertaine, et soudain les marchés s’agitent. Les devises fluctuent, les investisseurs se replient vers les valeurs refuges, les prix de l’énergie s’envolent. Ce mécanisme, désormais bien connu, se rejoue aujourd’hui sous les yeux des marchés internationaux à la faveur des tensions qui s’intensifient au Moyen-Orient.
Les analystes des grandes institutions financières internationales anticipent désormais une période de forte volatilité sur les marchés de change et de l’énergie. L’évolution du conflit pourrait dessiner plusieurs trajectoires possibles pour l’économie mondiale, allant d’une désescalade rapide à une perturbation majeure des approvisionnements énergétiques. Dans chacun de ces scénarios, les monnaies, les marchés financiers et les prix du pétrole réagiraient différemment.
Pour une économie comme celle de la Tunisie, profondément intégrée aux flux commerciaux et financiers internationaux tout en restant fortement dépendante des importations énergétiques, ces évolutions ne sont pas abstraites. Elles constituent au contraire des variables déterminantes pour la stabilité macroéconomique, la croissance et l’équilibre des finances publiques. Les mois à venir pourraient ainsi représenter un test important pour la résilience de l’économie tunisienne.
La géopolitique, nouveau moteur des marchés financiers
Depuis plusieurs semaines, les marchés des devises évoluent dans un climat d’incertitude alimenté par la montée des tensions au Moyen-Orient. Dans ce type de contexte, les investisseurs cherchent avant tout à protéger leur capital. Ils se tournent alors vers les monnaies considérées comme des refuges, au premier rang desquelles figure le dollar américain.
Cette dynamique explique en grande partie la vigueur récente de la devise américaine. L’indice du dollar, qui mesure sa performance face aux principales monnaies internationales, bénéficie d’une demande persistante liée à la recherche de sécurité. Lorsque l’incertitude domine, la liquidité et la profondeur des marchés financiers américains continuent de jouer un rôle d’aimant pour les capitaux internationaux.
Mais cette situation pourrait évoluer rapidement. Les analystes envisagent plusieurs scénarios, dont chacun aurait des implications différentes pour les marchés et pour les économies émergentes.
Dans l’hypothèse d’une résolution relativement rapide du conflit, la prime de risque géopolitique se réduirait progressivement. Les marchés retrouveraient un certain calme et les investisseurs recommenceraient à rechercher du rendement plutôt que la seule sécurité. Dans ce cas, le dollar pourrait connaître un léger repli tandis que l’euro retrouverait de la vigueur sur le marché des changes.
Un tel mouvement favoriserait également le rebond des monnaies des économies émergentes, notamment celles d’Europe centrale et orientale, très sensibles aux variations de l’appétit mondial pour le risque.
Un scénario central : la normalisation de l’incertitude
Le scénario aujourd’hui considéré comme le plus probable par de nombreux observateurs n’est toutefois ni celui d’une désescalade rapide ni celui d’une rupture brutale. Il s’agit plutôt d’une situation intermédiaire caractérisée par une « escalade maîtrisée ».
Dans ce cas de figure, les tensions géopolitiques resteraient présentes sans pour autant provoquer une rupture majeure dans l’approvisionnement énergétique mondial. Les marchés intégreraient progressivement cette situation dans leurs anticipations.
Le pétrole pourrait ainsi se stabiliser autour de niveaux relativement élevés, proches de 90 dollars le baril, tandis que les indices de volatilité financière resteraient supérieurs à leur moyenne historique. Les marchés s’adapteraient alors à ce nouvel environnement où l’incertitude devient permanente mais prévisible.
Pour la Tunisie, ce scénario aurait des implications directes. Le premier canal de transmission concerne évidemment la facture énergétique. L’économie tunisienne reste structurellement dépendante des importations de pétrole et de gaz, ce qui rend ses équilibres externes particulièrement sensibles aux variations du prix du Brent.
Un maintien durable du pétrole autour de 90 dollars exercerait une pression continue sur les finances publiques, notamment à travers les mécanismes de compensation des prix de l’énergie. L’État serait contraint de supporter une part importante de cette hausse afin d’éviter une transmission trop brutale vers les ménages et les entreprises.
La question énergétique au cœur des équilibres macroéconomiques
La dépendance énergétique constitue l’une des fragilités structurelles de l’économie tunisienne. Chaque hausse significative du prix du pétrole se traduit mécaniquement par une aggravation du déficit commercial énergétique.
Cette dynamique exerce un effet domino sur l’ensemble des équilibres macroéconomiques. Le déficit extérieur se creuse, les besoins de financement augmentent et la pression sur la monnaie nationale s’intensifie. Dans ce contexte, la gestion de la stabilité du dinar devient un exercice d’équilibriste pour les autorités monétaires.
À court terme, la stabilité relative du dinar repose largement sur les entrées de devises générées par les exportations, le tourisme et les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger. Si ces flux restent dynamiques, ils peuvent compenser partiellement le choc énergétique. Mais leur évolution dépend elle-même de la conjoncture internationale, notamment de la situation économique en Europe.
C’est pourquoi la trajectoire de l’euro face au dollar constitue un indicateur important pour l’économie tunisienne. Une appréciation de la monnaie européenne tend généralement à soutenir la demande adressée aux exportateurs tunisiens et à améliorer les recettes touristiques.
Le risque d’un choc énergétique mondial
Le scénario le plus inquiétant reste celui d’une perturbation grave des flux énergétiques mondiaux. Une extension du conflit au Moyen-Orient pourrait menacer certaines routes pétrolières stratégiques et provoquer une flambée des prix du brut.
Dans un tel contexte, les marchés financiers réagiraient de manière brutale. Le dollar se renforcerait fortement, les capitaux se dirigeraient massivement vers les actifs refuges et les monnaies des économies émergentes subiraient une pression accrue.
Pour la Tunisie, les conséquences seraient multiples. L’augmentation rapide du prix du pétrole amplifierait la pression sur les finances publiques et accentuerait le déficit commercial. Les entreprises verraient leurs coûts de production augmenter tandis que les ménages seraient confrontés à une hausse du coût de la vie.
Ce type de choc énergétique pourrait également ralentir la croissance économique mondiale, réduisant la demande extérieure adressée aux exportateurs tunisiens. L’effet combiné de ces facteurs pourrait fragiliser davantage les équilibres macroéconomiques du pays.
Des facteurs de résilience à ne pas sous-estimer
Malgré ces risques, l’économie tunisienne ne manque pas d’atouts. Plusieurs facteurs pourraient contribuer à amortir les chocs externes dans les mois à venir.
Le premier facteur est la reprise progressive de certains secteurs exportateurs, notamment l’industrie manufacturière orientée vers les marchés européens. La reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales, accélérée par les tensions géopolitiques, pourrait favoriser les pays situés à proximité du marché européen.
La Tunisie, grâce à sa position géographique et à son tissu industriel relativement diversifié, pourrait bénéficier de cette tendance de relocalisation partielle des productions.
Le second facteur de résilience réside dans la dynamique du tourisme et des transferts de la diaspora, deux sources essentielles de devises. Si la saison touristique se confirme et si les flux de transferts restent solides, ces ressources pourraient contribuer à stabiliser les équilibres extérieurs.
Enfin, les projets de développement des énergies renouvelables représentent un levier stratégique pour réduire progressivement la dépendance énergétique du pays. À moyen terme, l’accélération de la transition énergétique pourrait renforcer la souveraineté économique et atténuer la vulnérabilité aux chocs pétroliers.
Une économie à la croisée des chemins
Dans les mois à venir, l’économie tunisienne évoluera dans un environnement international particulièrement incertain. Les tensions géopolitiques, les fluctuations des marchés financiers et les mouvements du prix du pétrole continueront de façonner les perspectives économiques.
Mais ces turbulences mondiales rappellent également une réalité plus profonde. La véritable résilience d’une économie ne dépend pas seulement de sa capacité à résister aux chocs extérieurs, mais aussi de sa faculté à transformer ses vulnérabilités structurelles.
Pour la Tunisie, l’enjeu dépasse donc largement la conjoncture actuelle. Il s’agit de renforcer les moteurs internes de croissance, d’accélérer la transition énergétique et de consolider les équilibres macroéconomiques. Dans un monde où les crises se succèdent et où l’incertitude devient la norme, la capacité d’adaptation demeure la meilleure assurance contre les tempêtes de l’économie mondiale.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)