En juillet 2025, la Commission européenne a recensé une vingtaine de demandes émanant de pays non membres de l’OCDE souhaitant importer des déchets européens. La Tunisie figure parmi ces pays. Cette démarche s’inscrit dans le cadre du nouveau règlement européen sur les transferts de déchets, fondé sur les principes de la Convention de Bâle, qui encadre strictement les mouvements transfrontaliers de déchets dangereux.
La Tunisie souhaite importer différentes catégories de déchets non dangereux : métaux, plastiques recyclables, caoutchouc, fibres industrielles, papier, textile, ainsi que certains déchets céramiques et organiques issus de l’agroalimentaire.
Dans ce contexte, l’agence TAP a interrogé le ministère de l’Environnement sur cette nouvelle importation et sa finalité. La question se pose avec d’autant plus d’acuité que l’affaire des déchets italiens illégalement introduits sur le territoire tunisien remonte à cinq ans à peine. Ce dossier avait suscité une vive indignation nationale et conduit à l’arrestation de hauts responsables, dont un ancien ministre.
Le ministère de l’Environnement assure le rôle de point focal national de la Convention de Bâle. Il représente la Tunisie auprès des instances internationales pour toutes les questions relatives au transfert de déchets. Il indique avoir coordonné avec le ministère du Commerce, le ministère de l’Industrie et l’Union tunisienne de l’Industrie et du Commerce afin de déterminer les catégories de déchets à importer et d’encadrer la procédure auprès de la Commission européenne.
Le ministère précise par ailleurs que la législation nationale interdit l’importation de déchets dangereux. Celle-ci ne peut intervenir qu’avec l’accord du ministère du Commerce, après consultation des autres ministères compétents.
Un cadre réglementaire européen renforcé
Pour Hamdi Chebâane, expert en gestion des déchets, les importations de déchets européens ne constituent pas une nouveauté pour la Tunisie.
« La Tunisie a toujours importé des déchets de l’UE. La nouveauté tient au fait que cette dernière a renouvelé et durci sa législation dans le cadre de la transition écologique », explique-t-il à l’agence TAP.
Le pays importe déjà certains déchets destinés au recyclage ou à la valorisation énergétique, notamment du papier et certains types de caoutchouc. En revanche, les autorités ont suspendu l’importation des huiles usées et de certains plastiques. La principale évolution porte sur les exigences européennes : « L’Union européenne impose désormais une demande officielle de l’État. Elle exige aussi la confirmation que les entreprises réceptrices puissent valoriser les déchets reçus et les réintégrer dans l’économie », précise l’expert.
Hamdi Chebâane plaide pour une plus grande sélectivité, notamment concernant les friperies. « Les autorités doivent définir précisément ce qui doit être importé et faire preuve de davantage de discernement », affirme-t-il. Il rappelle que l’importation de vêtements de seconde main nécessite plusieurs autorisations administratives et le contrôle des douanes. Il préconise donc l’établissement d’une liste claire des déchets autorisés et interdits. Il recommande également d’exiger un certificat attestant des capacités de recyclage des entreprises concernées, pour éviter toute dérive comparable à l’affaire des déchets italiens.
L’expert appelle enfin à une concertation élargie associant le ministère de l’Environnement, l’ANGED, les ministères compétents et les acteurs privés du secteur. Cette concertation doit tenir compte des engagements de la Tunisie au titre des conventions de Bâle, de Bamako et de Copenhague. Il rappelle que la Tunisie exporte aussi certains déchets et débris de matériaux non ferreux vers l’Union européenne, dans un cadre strict prévoyant garanties bancaires et conformité aux conventions internationales.
Des capacités nationales sous pression
La question des capacités nationales reste entière. Pour obtenir l’autorisation d’importer des déchets, les pays candidats doivent fournir à la Commission européenne des informations détaillées sur leurs installations de réception. Ils doivent aussi démontrer que des structures habilitées traiteront ces déchets, conformément à l’article 42 du règlement européen.
Or une question s’impose : la Tunisie peut-elle importer davantage de déchets alors qu’elle peine à gérer les siens ? L’enfouissement reste son principal mode de gestion.
Samia Gharbi, experte en sciences de l’environnement, répond sans ambages : « Un pays qui ne maîtrise pas ses déchets ne devrait pas en importer. »
La Tunisie éprouve déjà de sérieuses difficultés à gérer ses déchets municipaux et industriels. Ses décharges sont saturées et des déchets toxiques attendent un traitement adapté. Ces situations menacent les nappes phréatiques, les sols et l’air. Dans ces conditions, comment le pays peut-il garantir une gestion écologique des déchets importés ?
Une urgence environnementale déjà criante
En 2022, la Tunisie a généré environ trois millions de tonnes de déchets solides municipaux. Ce volume pourrait atteindre six millions de tonnes d’ici 2050, selon un rapport de la Banque mondiale publié en janvier dernier. Chaque Tunisien produit en moyenne 0,80 kilogramme de déchets par jour. Le taux de collecte atteint 72 %, mais le coût de la dégradation environnementale s’élève déjà à 155 millions de dollars (442 millions de dinars) par an, souligne ce même rapport.
Ces déchets sont visibles partout. Les gravats et matériaux issus du bâtiment jonchent routes et zones agricoles. Ils contiennent des polluants organiques persistants (POP) et menacent directement l’environnement.
« Nous ne sommes pas capables de gérer les déchets existants, alors comment en importer davantage ? » insiste l’experte.
Samia Gharbi s’est particulièrement attardée sur les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) figurant sur la liste. Ces déchets contiennent des retardateurs de flamme bromés et des plastiques difficilement recyclables. « Que va-t-on faire du plastique issu de ces déchets ? Entrera-t-il réellement dans le cycle de valorisation ? » s’interroge-t-elle. De nombreuses administrations stockent déjà des millions d’appareils en fin de vie sans solution viable. Selon l’ANGED, le pays génère environ 100 000 tonnes de DEEE pour quelque 120 000 tonnes d’équipements mis en circulation.
D’autres catégories de la liste posent problème : textiles, pneus, scories de batterie, cendres industrielles. La Tunisie dispose déjà de grandes quantités de ces déchets. Elle ne possède pourtant ni les infrastructures ni les technologies pour les traiter correctement.
Tout déchet reste préoccupant tant que son cycle de vie n’est pas établi
Classer un déchet comme « non dangereux » ne garantit pas son innocuité. « Tout déchet reste préoccupant tant que son cycle de vie, sa composition et sa filière de traitement ne sont pas clairement établis », explique l’experte. Cette classification doit rester conditionnée à l’absence de contaminants persistants. L’Union européenne elle-même exige une gestion rigoureuse de ces flux et mesure les risques potentiels.
La liste comporte par ailleurs des catégories aux contours flous, comme « autres déchets métalliques » ou « autres déchets inorganiques ». Ces formulations soulèvent des interrogations sérieuses sur la traçabilité et le contrôle de ces matières. Pour Samia Gharbi, la priorité doit aller à la valorisation des déchets déjà présents sur le territoire. Les filières tunisiennes manquent encore de structuration pour assurer une gestion rationnelle. Ouvrir de nouveaux flux risque d’aggraver les défis environnementaux existants. L’affaire des déchets italiens illustre les dangers de toute importation insuffisamment encadrée. Les pays éligibles pourront importer ces déchets à compter du 21 mai 2027. Le compte à rebours est lancé. La Tunisie devra démontrer qu’elle dispose des moyens et des infrastructures pour superviser ces flux de manière rigoureuse et transparente. À défaut, ces nouvelles importations risquent d’aggraver des fragilités environnementales déjà bien documentées.
Avec TAP