Comme toujours, le monde du foot montre l’exemple pour ce qui est des mouvements profonds qui traversent la société tunisienne. Ainsi, coup sur coup, des suspicions de trucages ont été relevées sur les trois listes retenues pour les élections du nouveau bureau de la FTF. Après étude des recours, ils ont été tous rejetés. On nous dit, dans la foulée, que
des mains invisibles seraient intervenues, en dehors de la sphère footballistique, pour commander les résultats du vote, qui n’a pas eu lieu, juste comme on commande une pizza pour accompagner une émission de variété à la télévision. La pratique n’est pas nouvelle, semble-t-il, sauf que depuis l’incarcération de l’ancien président de la FTF, on en parle sans vergogne. Mieux encore, et histoire de ne pas mourir idiot, on apprend que la Fédération s’est dotée d’une Instance
indépendante pour les élections. Quelque chose comme l’ISIE, un organe de contrôle, et de sanction si nécessaire, pour coincer les « joueurs » en costume cravate.
Ces instances peuvent même aller en justice pour corriger les fautifs.
Il faut dire aussi que cette fois-ci, les couleuvres sont tellement grosses que tout le système en étouffe. A force de truquer les parties et d’aligner des dés pipés tout en faisant semblant de se plier aux règles du jeu, l’écran a fini par afficher « game is over ». Pour le dire autrement, à force de trucs, on ne peut s’attendre qu’à du truculent.
Cela ressemble quelque part aux pratiques mafieuses à la façon Escobar, pratiques qui consistent à acheter les consciences avec une partie des gains retirés du trafic illicite. Dans la cuisine tunisienne, on a pu mixer la politique et le football, histoire de rester dans l’air du temps et de paraître sur les pages sportives des journaux. Et ça marche, ou plutôt, ça a marché jusqu’au moment de l’indigestion. Les services d’hygiène politique avaient fini par trouver le produit bien trop frelaté.
Faut-il rappeler, par suite d’idées, que la FIFA est devenue un super Etat, super riche et à l’abri de toutes les
crises financières qui peuvent affamer des peuples et faire tomber des empires. Comme pour tous les « phénomènes sociaux totaux », le monde du foot attire le plus grand nombre et produit, par transfert de frustrations accumulées, les passions les plus spectaculaires et, encore plus souvent, les plus violentes. Du coup, il n’est pas rare de rencontrer un gamin lésinant sur sa maigre pitance pour pouvoir se payer, nirvana du plaisir, un maillot libellé PSG ou n’importe quelle autre enseigne de la planète du ballon rond. Peu importe que le prix du maillot aille dans les poches très bien
garnies des fabricants de stars capitalisant sur les frustrations d’un gamin de Tunis.
Face à cette réalité, les discours du fondamentalisme de toutes sortes ne tiennent vraiment pas la route. Encore faut-il ajouter tout de suite que le gamin en question a encore quelque mérite de ne pas être tombé dans l’escarcelle d’un autre fondamentalisme dévolu à la terreur et à la tuerie aveugle au nom de la foi. Ou, dans le meilleur des cas, dans un rafiot en route vers les côtes italiennes.
En Tunisie, comme dans beaucoup d’autres nations similaires, personne n’a vraiment de réponse au désir,
exprimé souvent au péril de la vie, d’aller voir ailleurs. Les politiques nationales, conçues et mises en discours par ceux qui sont tenus pour des élites nationales, y sont pour beaucoup. Après tout, la disette aidant, on abandonne de jour en jour les politiques nationales d’éducation et de santé coûteuses et sans rentabilité immédiate. Mais il y a aussi que les rêves en strass et paillettes prennent le relais dans les consciences et gomment les frontières. Il n’y a qu’à observer que la première fournée d’exode produite chez nous s’est traduite en embarcations de fortune et d’infortune.
C’est à l’image du pays, sans fard et sans trucage.
Mot de la fin disponible dans le mag de l’Economiste Maghrébin n 889 du 28 fevrier au 13 mars 2024