Lors d’une rencontre consacrée aux 70 ans du partenariat tuniso-allemand, Nizar Yaïche a défendu une nouvelle approche de la coopération industrielle avec l’Europe. Au cœur de sa proposition : un corridor d’électricité verte alimenté par le solaire tunisien, dont la capacité pourrait atteindre 100 GW à terme et qui générerait, selon ses estimations, entre 80 000 et 100 000 emplois.
L’objectif est de dépasser les modèles traditionnels de coopération et de sous-traitance pour bâtir de grands projets communs, capables de répondre aux besoins des deux partenaires tout en renforçant la création de valeur en Tunisie.
Nizar Yaïche s’exprimait lors d’une intervention consacrée au diagnostic général de l’industrie tunisienne, organisée par la Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS) Tunisie et la CONECT dans le cadre de la célébration des 70 ans des relations tuniso-allemandes. L’énergie, et plus particulièrement le solaire, occupe une place centrale dans sa vision.
Du solaire tunisien à l’électricité européenne
Le corridor envisagé démarrerait avec une capacité de 5 à 5,5 GW, avant de monter progressivement en puissance sur dix à vingt ans pour atteindre 100 GW. Le principe consiste à exploiter le potentiel solaire du territoire tunisien, notamment dans les régions désertiques, pour produire de l’électricité renouvelable, la convertir, la stocker puis l’acheminer vers l’Europe par des câbles électriques, notamment via l’Italie.
Selon Nizar Yaïche, 3 à 4 % de la superficie du désert tunisien pourraient suffire à produire 100 GW avec les technologies envisagées. Il s’agit d’un potentiel à développer progressivement, au rythme des avancées technologiques, notamment en matière de stockage et de conversion de l’énergie.
La priorité serait toutefois accordée aux besoins énergétiques de la Tunisie, les excédents étant destinés à l’exportation. Le projet pourrait ainsi contribuer à réduire le déficit énergétique national et à renforcer la sécurité d’approvisionnement, tout en offrant à l’Europe une source supplémentaire d’électricité renouvelable.
Nizar Yaïche affirme que les premières études de faisabilité auxquelles il se réfère concluent à la faisabilité technique, financière et économique du projet. Sa concrétisation reste néanmoins tributaire de la poursuite des études, de la structuration des investissements et de la définition des modalités de réalisation.
Jusqu’à 100 000 emplois annoncés
Au-delà de la production d’électricité, Nizar Yaïche met en avant les retombées économiques potentielles du corridor. Il estime que le projet pourrait générer entre 80 000 et 100 000 emplois, tout en ayant des effets positifs sur les finances publiques, le déficit commercial, l’accès à l’eau et l’agriculture.
Une infrastructure de cette envergure pourrait également favoriser le développement d’activités industrielles connexes, notamment dans la fabrication d’équipements énergétiques, les technologies de stockage et les services d’exploitation des réseaux.
Pour l’Europe, le projet représenterait une source d’approvisionnement supplémentaire et un levier pour accélérer la transition énergétique. Pour la Tunisie, il pourrait stimuler le développement industriel, à condition que ses retombées dépassent la seule production d’électricité pour se traduire par des investissements, des emplois qualifiés et une création de valeur durable.
ELMED, une première étape à valoriser
Le projet s’inscrirait dans le prolongement des connexions électriques entre les deux rives de la Méditerranée, notamment ELMED, l’interconnexion électrique entre la Tunisie et l’Italie, dont la capacité prévue est de 600 MW.
Pour Nizar Yaïche, ELMED constitue une première étape importante, mais ne saurait suffire à elle seule. Il appelle à anticiper son utilisation et à préparer les investissements complémentaires afin de valoriser la production solaire à mesure que les infrastructures de transport seront disponibles.
L’enjeu est de coordonner la production, le stockage, la conversion et le transport de l’électricité plutôt que de développer ces éléments séparément. Selon lui, cette approche permettrait de mieux rentabiliser les investissements et de préparer une montée en puissance des exportations.
Passer de la sous-traitance à la coproduction
Au-delà du solaire, Nizar Yaïche défend une refonte plus large des relations industrielles entre la Tunisie et l’Europe. Il plaide pour la complémentarité et la coproduction, plutôt que pour un modèle dans lequel les entreprises tunisiennes interviennent principalement comme sous-traitantes dans des chaînes de valeur conçues ailleurs.
Cette évolution suppose de construire des projets communs qui tiennent compte des capacités, des besoins et des intérêts de chaque partenaire. Elle implique également une approche différenciée, adaptée aux écarts de taille économique et industrielle entre la Tunisie et l’Union européenne, dans le respect de la souveraineté de chacun.
Le financement constitue un autre enjeu central. Nizar Yaïche préconise des mécanismes qui n’alourdissent ni la dette publique ni l’endettement des entreprises, mais renforcent leurs fonds propres, leur capacité d’investissement et leur solidité financière.
Il évoque notamment la création de sociétés de projet dédiées et le recours à des contrats d’achat d’électricité à long terme. Ces mécanismes permettraient, selon lui, de structurer le financement sans exercer de pression supplémentaire sur les finances publiques ou les banques nationales. Leur mise en œuvre nécessiterait toutefois des négociations approfondies et une répartition claire des risques entre les partenaires.
Plus largement, il appelle à évaluer les projets à l’aune de leur capacité à transformer l’économie, et pas seulement du nombre d’emplois annoncés ou des montants investis. L’énergie, les compétences, l’innovation et les chaînes de valeur doivent ainsi s’inscrire dans une même stratégie industrielle.
Un partenariat à construire sur le long terme
La concrétisation de cette ambition dépendra de la capacité de la Tunisie et de ses partenaires européens à dépasser les mécanismes habituels de financement et de coopération. Elle nécessitera une coordination étroite entre les infrastructures énergétiques, les politiques industrielles, le développement des compétences et les objectifs de création de valeur.
Le prochain cycle budgétaire européen, à partir de 2028, représente à cet égard une échéance importante pour défendre de nouveaux projets et inscrire la coopération tuniso-européenne dans la durée.
À travers cette proposition solaire, Nizar Yaïche défend une ambition qui dépasse les exportations d’électricité : faire de la Tunisie non plus seulement une base de production pour les entreprises européennes, mais un partenaire contribuant à la sécurité énergétique, à l’innovation et au développement de nouvelles chaînes de valeur industrielles.