Un déficit structurel d’environ 14,6 milliards de dinars et un quatrième recours consécutif à l’emprunt direct auprès de la Banque centrale. Dans un post Facebook publié le 16 octobre 2026, l’économiste et universitaire Ridha Chkoundali livre une première lecture très critique du projet de loi de finances 2027.
Le projet prévoit des recettes d’environ 54,25 milliards de dinars (fiscales, non fiscales et dons) pour des dépenses de 68,89 milliards, d’où un déficit structurel considérable d’environ 14,6 milliards. L’économiste relève l’absence du document le plus important, à savoir les résultats d’exécution du budget de l’État au moins jusqu’à fin septembre 2026, ainsi que les hypothèses du budget 2027. Sans ces éléments, impossible de dire si l’État peut réellement mobiliser l’ensemble de ces recettes.
Ridha Chkoundali dénonce une dépendance dangereuse à l’égard du financement direct de la Banque centrale, voire une obéissance aveugle à celle-ci. Pour couvrir le déficit et rembourser les dettes, le projet recourt de manière excessive à l’endettement intérieur, à hauteur de 19,8 milliards de dinars. Plus grave, il sollicite pour la quatrième fois consécutive la Banque centrale, par un emprunt direct de 9,8 milliards, sans intérêt et sur 15 ans. Cette création monétaire, ou injection de liquidité au Trésor, sans contrepartie productive équivalente, comporte un risque inflationniste élevé, une érosion du pouvoir d’achat du dinar et un effet d’éviction du secteur privé, privé de la liquidité bancaire indispensable à l’investissement. Les équilibres financiers du budget sont donc fragiles, conclut l’économiste, car ils reposent sur des palliatifs monétaires et non sur la mobilisation de ressources réelles et durables.
Sur les grands objectifs affichés, l’équilibre régional, la création d’emplois et la dignité nationale, le texte prévoit 10 millions de dinars de crédits supplémentaires pour les régions les moins développées et plusieurs lignes de financement dédiées à l’emploi. Cette approche reste « fragmentaire et saisonnière » plutôt que structurelle : l’équilibre régional ne se construit ni avec des financements conjoncturels ni par un financement public limité, mais par des réformes profondes des infrastructures et l’attraction d’investissements productifs grâce à un véritable système d’incitations. Côté emploi, la fonction publique et les établissements publics rattachés comptent 692 702 agents. L’État demeure ainsi le premier employeur, au prix d’une lourde charge budgétaire, faute d’un environnement d’investissement capable d’absorber les diplômés et de créer une richesse réelle, garante d’une « dignité effective » hors de la fonction publique ou du microcrédit.
Concernant la création et le financement des projets privés et collectifs, les lignes de financement se multiplient, sans efficacité selon l’économiste, au profit des entreprises émergentes, des petites entreprises, des étudiants porteurs de projets, des personnes en situation de handicap et des sociétés communautaires. Ces dernières ont déjà accumulé plus de 95 millions de dinars de crédits, indépendamment des dotations de cette loi. L’accent mis sur les prêts sans intérêt et sans garanties bancaires aux sociétés communautaires (5 millions de dinars), comme sur les prêts sans intérêt aux entreprises émergentes, soulève de sérieuses interrogations sur le recouvrement et sur le sort des fonds publics, en l’absence d’études de faisabilité économique rigoureuses. Ridha Chkoundali redoute des créances irrécouvrables qui pèseraient sur des banques naissantes, la Banque tunisienne de solidarité et la Banque de financement des petites et moyennes entreprises.
Le projet comporte néanmoins des facilités positives : la prise en charge par l’État des cotisations sociales des créateurs de petites entreprises, selon un taux dégressif sur trois ans, et l’exonération de la retenue à la source pour les entreprises nouvellement créées et les auto-entrepreneurs. Un véritable bol d’air pour les porteurs de projets, à condition de simplifier les procédures administratives.
Sur l’« État social effectif », l’économiste parle de palliatifs financiers plutôt que d’un traitement de fond. L’État s’est substitué à plusieurs entreprises publiques en difficulté (Office des terres domaniales, chemins de fer, Transtu, Société nationale de cellulose et de papier alfa, Société tunisienne du sucre, Office de l’aviation civile et des aéroports) pour le paiement de leurs dettes envers la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale, et a effacé le principal de leurs dettes fiscales. Cette mesure offre à ces entreprises une bouée de sauvetage ponctuelle et préserve la Caisse nationale de sécurité sociale d’une faillite immédiate, mais elle reporte directement la charge sur le Trésor public et la dette publique. L’État social, souligne Ridha Chkoundali, ne se réalise pas seulement en éteignant avec l’argent public les dettes d’entreprises défaillantes. Il suppose d’améliorer les services essentiels (santé, transport, éducation) et d’offrir un filet de sécurité réel et durable, qui ne dépende pas de l’emprunt bancaire direct.
En matière de justice fiscale et sociale, l’économiste pointe des charges supplémentaires pour les classes moyennes et modestes. Le projet accorde de larges exonérations fiscales et avantages douaniers aux entreprises, par exemple l’exonération des matières premières des secteurs du cuir et de l’ameublement ainsi que des intrants destinés à l’exportation. Parallèlement, le financement du fonds social et des services passe par le relèvement de la fiscalité indirecte et des taxes de consommation, avec un droit de voyage à l’étranger porté à 80 dinars et une taxe sur les jeux et concours portée à 60 %.
Enfin, pour la sécurité alimentaire, énergétique et hydrique, les avancées sont positives mais insuffisantes. Sur le plan agricole, 40 millions de dinars sont dédiés à la reconstitution du cheptel et 100 millions de dinars à des crédits saisonniers et d’investissement au profit des petits agriculteurs de la filière oléicole. Ces mesures, louables et orientées vers l’économie réelle, restent limitées face à la rareté des ressources en eau et aux effets du changement climatique. Sur le plan énergétique et environnemental, l’exonération des batteries de stockage d’électricité des droits de douane et de la taxe sur la valeur ajoutée, ainsi que la réduction des droits sur les panneaux solaires à 10 %, constituent selon lui une avancée judicieuse et ambitieuse pour encourager la transition énergétique et alléger la facture des importations d’énergie. Sur le plan hydrique, les données ne font état d’aucun nouvel investissement structurel d’envergure à la hauteur des risques pesant sur les ressources disponibles.