La crise sanitaire déclenchée en 2020 a laissé une empreinte profonde et durable sur l’économie tunisienne. Entre le déclenchement de la pandémie et l’année 2024, exactement 159 304 entreprises privées ont définitivement fermé leurs portes.
Loin de s’être cantonné à la seule période de confinement sanitaire, ce choc s’est mué en une crise d’usure économique. Les données révèlent la fragilité d’un tissu entrepreneurial dominé par des structures individuelles sans amortisseur financier, balayées au fur et à mesure que les mesures d’urgence s’estompaient et que la crise macroéconomique s’installait.
Au plus fort des restrictions sanitaires en 2020, le nombre de radiations est resté artificiellement contenu à 20 714 unités, un niveau historiquement bas favorisé par le ralentissement de l’appareil judiciaire, les délais administratifs et les moratoires bancaires. L’effet de rattrapage ne s’est pas fait attendre. Après une remontée à 29 481 fermetures en 2021, l’année 2022 a connu un point de rupture absolu avec 59 430 cessations d’activité recensées. Ce pic s’explique par l’épuisement des liquidités des entreprises à la fin des aides exceptionnelles et la forte poussée inflationniste post-conflit ukrainien. Si le rythme a décéléré en 2023 (34 751) et en 2024 (14 928), le coût global pour le tissu productif formel demeure considérable.
L’hémorragie des travailleurs indépendants
Le profil des entreprises qui ont mis la clé sous la porte montre qu’il ne s’agit pas d’un démantèlement de grandes industries, mais de l’anéantissement massif du micro-entreprenariat. Les exploitants individuels sous statut de *personne physique représentent 91,2 % des radiations (145 357 fermetures). Ce déséquilibre se reflète encore plus nettement dans les effectifs déclarés. 96,6 % des entreprises disparues (153 921 structures) n’employaient aucun salarié. À l’inverse, les PME employant 10 salariés et plus ne comptent que pour 250 cas au total sur les cinq années, illustrant la résistance relative du capital structuré face à l’extrême vulnérabilité des petits commerçants et artisans isolés.
Le commerce et les services de proximité en première ligne
La structure sectorielle des fermetures met en avant les activités dépendantes des flux quotidiens de consommation et du pouvoir d’achat des ménages. Le secteur du commerce et de la réparation automobile et motocycles concentre, à lui seul, 75 135 sorties, soit 47,2 % du total, dont plus de 61 500 dans le seul commerce de détail. En deuxième position, la branche transports et entreposage totalise 20 612 disparitions (12,9 %). L’industrie manufacturière arrive en troisième position (15 330 sorties, soit 9,6 %), suivie de l’hôtellerie et de la restauration (10 201 fermetures, 6,4 %) et du BTP (8 159 sorties, 5,1 %).
Le régime onshore et les promoteurs tunisiens concentrent respectivement 98,2 % et 99,1 % des cessations d’activité. Les entités offshore ont traversé la tempête sans vague majeure de liquidations. Le fait d’avoir un marché extérieur qui affiche une demande est un garant de continuité d’activité, contrairement au marché local fortement impacté par un pouvoir d’achat effrité.
Les grands pôles au cœur de la tourmente
La répartition géographique des fermetures montre que le Nord-Est polarise plus de 42,4 % des sorties d’entreprises (67 660), tiré par le gouvernorat de Tunis qui compte à lui seul 21 754 cessations d’activité, suivi par Nabeul (11 012), Ben Arous (9 598) et l’Ariana (9 508). Le Centre-Est regroupe quant à lui 22,3 % des fermetures (35 457 fermetures), réparties entre Sfax (13 446), Sousse (9 905) et Monastir (7 392). Les régions de l’intérieur et du Sud, bien que moins pourvues en unités formelles, enregistrent des pertes importantes dans leurs centres urbains tels que Médenine (8 769 sorties) et Kairouan (5 993 sorties).
Les statistiques de la période 2020 – 2024 montrent que le choc pandémique et les tensions inflationnistes n’ont pas seulement suspendu l’activité économique. C’est vrai que sur la même période, 213 997 entreprises ont vu le jour, mais ce n’est pas nécessairement dans les mêmes domaines et qui demandent une main d’œuvre ayant les mêmes compétences. In fine, cette situation a poussé des dizaines de milliers de petits indépendants hors du circuit officiel, alimentant la précarisation du travail et le repli vers le secteur informel.
