La question de l’attractivité des investissements étrangers ne relève pas d’une simple rhétorique sur les équilibres extérieurs ou les flux de devises. Elle constitue un socle pour la stabilité du marché du travail en Tunisie.
Les données issues du Registre national des entreprises (RNE) apportent un éclairage quantitatif sur cette réalité. Sur un effectif global de 1 164 914 salariés recensés dans le secteur privé fin 2024, les entreprises de nationalité étrangère emploient directement 248 332 personnes. Autrement dit, plus d’un salarié formel sur cinq dépend aujourd’hui d’une entreprise étrangère établie sur le territoire national. Dans une économie fragilisée par la persistance du chômage des jeunes et l’extension du secteur informel, cette contribution fait du capital étranger un stabilisateur macroéconomique de premier plan.
Forte présence dans l’industrie et les services
Cette empreinte est marquée par une hyper-concentration dans les métiers manufacturiers et les chaînes de valeur tournées vers l’exportation. À elle seule, l’industrie absorbe 192 183 salariés sous pavillon étranger, soit plus de 77 % de l’ensemble des emplois générés par les sociétés étrangères dans le pays. Dans l’appareil productif industriel tunisien, qui compte 565 061 postes déclarés, plus d’un tiers des effectifs relève ainsi directement d’entités internationales.
Le poids des capitaux étrangers devient critique dès lors que l’on observe les segments d’intégration industrielle avancée. L’industrie des composants automobiles et matériels de transport illustre cette dépendance productive. Plus de 65 % des effectifs formels du secteur (soit 37 969 salariés sur 57 690) travaillent pour des firmes étrangères. Il en va de même dans la filière du cuir et de la chaussure, où la part étrangère atteint 55 % (14 645 postes), ainsi que dans les industries des produits électriques, électroniques et optiques, où le capital étranger revendique 46 % des emplois (46 761 salariés). Quant au textile-habillement, pilier historique de l’emploi manufacturier féminin, il abrite le plus important contingent en volume avec 66 207 salariés employés par des groupes internationaux, soit 40 % des forces vives de la branche.
À côté du secteur manufacturier, une forte présence est également observée dans le secteur tertiaire. Le cas des Technologies de l’information et de la communication (TIC) est particulièrement révélateur. Les entreprises étrangères y emploient 19 965 personnes sur un total de 39 073, contrôlant ainsi 51 % de l’emploi salarié formel du secteur.
Ce positionnement majoritaire confirme que le vivier d’ingénieurs et de profils qualifiés tunisiens constitue un facteur d’attraction déterminant pour les multinationales du numérique. La même dynamique soutient les activités de services administratifs et de soutien, qui regroupent près de 23 500 postes étrangers, ainsi que le conseil et l’ingénierie technique (7 522 postes).
L’économie locale n’attire pas
Par contre, et dans les secteurs régulés ou principalement orientés vers la consommation locale, la présence étrangère est marginale. La contribution dans l’emploi est inférieure à 1 % dans le commerce (1 175 emplois étrangers sur 153 439), dans l’agriculture et la pêche (126 emplois) et dans l’hôtellerie-restauration (517 emplois). Le cadre réglementaire, les barrières à l’entrée et le régime de convertibilité ont historiquement cantonné l’investisseur étranger au statut d’opérateur offshore, sans véritable porosité avec le tissu entrepreneurial local.
Ces chiffres rappellent une équation économique fondamentale. Préserver l’emploi formel et les cotisations sociales en Tunisie passe impérativement par la compétitivité du site d’accueil vis-à-vis des investisseurs internationaux. À l’heure où les exigences de transition énergétique, la taxe carbone aux frontières européennes et la concurrence régionale s’intensifient, tout signal négatif sur le climat des affaires, la logistique portuaire ou la stabilité réglementaire fait peser un risque direct non seulement sur les flux de capitaux, mais sur le quart des salariés du secteur privé tunisien.
