Le conflit au Moyen-Orient constitue un choc économique dont les effets dépassent largement les frontières de la région. Dans la note de politique publique consacrée à l’évolution des réponses africaines au conflit, Aram Belhadj, Senior Fellow au Global Institute for Transitions en Tunisie, et ses coauteurs analysent les conséquences observées dans huit économies africaines. Leur principal constat est que, si le choc initial sur les prix de l’énergie et les chaînes d’approvisionnement commence à s’atténuer, ses effets sur l’inflation, les finances publiques et le pouvoir d’achat continuent de se faire sentir.
L’analyse rappelle que la crise s’est rapidement transmise aux marchés mondiaux. Le prix du Brent est passé d’environ 72,5 dollars le baril fin février 2026 à près de 118 dollars fin mars, enregistrant sa plus forte hausse mensuelle jamais observée. La fermeture du détroit d’Ormuz a fortement perturbé les flux pétroliers et provoqué un choc majeur sur l’offre mondiale. Le marché s’est ensuite partiellement stabilisé, avec une baisse importante des prix de l’énergie et des engrais en juin. Mais la reprise des hostilités en juillet a montré que cette accalmie restait fragile.
Pour l’Afrique, la vulnérabilité est particulièrement importante en raison de la dépendance de plusieurs pays aux importations de pétrole, d’engrais et d’autres produits stratégiques. Le détroit d’Ormuz représente un point de passage essentiel du commerce mondial : près de 34 % du commerce maritime mondial de pétrole brut y transitait en 2025. Les perturbations ont également affecté le transport maritime via le canal de Suez, obligeant de nombreux navires à emprunter la route du cap de Bonne-Espérance, avec des délais supplémentaires pouvant atteindre 10 à 14 jours.
L’un des principaux enseignements concerne toutefois le décalage entre la baisse des prix internationaux et leur transmission aux consommateurs. Dans plusieurs pays, les prix à la pompe ont diminué plus lentement que les cours internationaux. Le Botswana a enregistré les baisses les plus importantes; tandis que le Nigeria, la Sierra Leone et le Kenya ont connu une transmission plus limitée. La Tunisie fait figure d’exception : les prix administrés des carburants n’avaient pas été augmentés pendant la phase initiale du choc. Ce qui a protégé les consommateurs d’un ajustement ultérieur. Pour autant, les coûts de production et les hausses de prix antérieures continuent de se diffuser progressivement dans l’économie.
L’inflation reste ainsi l’un des principaux effets différés de la crise. Alors que les prix internationaux commençaient à reculer, l’inflation a continué d’augmenter dans plusieurs pays. Le Nigeria a atteint 15,93 % en mai, avec une inflation alimentaire proche de 17 %. La Sierra Leone est montée à 12,69 %, le Botswana à 10,7 %. Tandis que le Kenya a atteint 6,4 %. En Tunisie, la progression a été beaucoup plus modérée, passant de 5 % à 5,3 %. Cette relative résistance constitue, selon l’analyse, un indicateur important de la capacité d’une économie diversifiée à absorber un choc externe.
La question des engrais est particulièrement préoccupante. Leur prix a bondi de 53,7 % en mars avant de se replier; mais les conséquences sur l’agriculture apparaissent avec retard. Les hausses des coûts des intrants peuvent se transmettre aux prix alimentaires plusieurs mois après le choc énergétique. La crise risque donc de continuer à peser sur la sécurité alimentaire durant la campagne agricole 2026/2027, même en cas de stabilisation du conflit.
Les réponses gouvernementales sont, elles aussi, confrontées à une contrainte majeure : la réduction de l’espace budgétaire. Les mesures d’urgence mises en place pour protéger les ménages subventions, réductions fiscales, plafonnement des prix ou soutien au transport commencent progressivement à être retirées. La Sierra Leone réduit ses subventions; tandis que le Kenya prolonge certaines mesures fiscales sur les carburants. En Tunisie, la Banque centrale a maintenu son taux directeur à 7 %; alors que les autorités ont restreint certaines importations, retardé des recrutements dans les entreprises publiques et commencé à appliquer une taxe sur la richesse prévue par la loi de finances.
Le cas tunisien apparaît comme particulièrement instructif. Contrairement aux pays producteurs de pétrole, la Tunisie ne bénéficie pas d’une rente énergétique lorsque les cours augmentent. Sa résilience repose plutôt sur la diversification de son économie. Les produits manufacturés et les services représentent 94,1 % de ses exportations. Le tourisme a progressé d’environ 5 %, les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger ont apporté près de 1,5 milliard de dollars et les exportations d’huile d’olive ont augmenté de 55 %. Mais cette résilience demeure fragile : chaque dollar supplémentaire du prix du pétrole pourrait accroître le déficit des subventions d’environ 164 millions de dinars. Le déficit commercial a atteint environ 10,4 milliards de dinars au premier semestre 2026 et la dette publique dépasse 80 % du PIB.
Pour Aram Belhadj et les autres auteurs, la leçon fondamentale est donc structurelle : la meilleure protection contre les chocs extérieurs reste la transformation économique. Les pays exportateurs de pétrole comme la Libye et le Nigeria ont bénéficié d’un effet d’aubaine, mais ces gains risquent de ne pas profiter durablement aux populations si les revenus supplémentaires servent principalement à financer les dépenses courantes. À l’inverse, la diversification tunisienne offre un amortisseur plus durable.
La note préconise ainsi six orientations :
- Une politique monétaire fondée sur différents scénarios;
- Une meilleure transmission des baisses de prix aux consommateurs;
- Le développement régional de la production d’intrants stratégiques;
- La mise à l’abri des recettes exceptionnelles liées aux matières premières;
- Le renforcement de l’architecture financière africaine;
- Et, surtout, l’accélération de la diversification économique.
L’objectif est de réduire la dépendance aux ressources naturelles et aux fournisseurs extérieurs.