La Tunisie figure parmi les pays africains les plus « prospères » selon le dernier HelloSafe Prosperity Index. Classée 7ᵉ du continent – vous avez bien lu “au 7ème rang africain“, avec un score de 45,19 points sur 100, elle devance même le Maroc et l’Afrique du Sud. Un résultat largement relayé par les médias comme une performance nationale.
Pourtant, derrière ce classement flatteur, une réalité économique beaucoup plus fragile apparaît : dette élevée, investissement en panne, chômage persistant et pouvoir d’achat sous pression.
Autant dire que le paradoxe tunisien est simple : le pays bénéficie encore des fruits d’un modèle social construit depuis plusieurs décennies; mais ses indicateurs économiques récents montrent une capacité de plus en plus réduite à préserver ces acquis, comme l’analysent certains experts de la place. La question n’est donc pas de savoir si la Tunisie est aujourd’hui un pays prospère, mais combien de temps elle pourra encore le rester.
Un indice qui récompense l’héritage plus que la dynamique actuelle
Il faut souligner que le HelloSafe Prosperity Index ne mesure pas directement la croissance ou la performance économique récente. Il tente plutôt d’ »évaluer un niveau global de prospérité à travers cinq critères : le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat; le revenu national brut par habitant; l’indice de développement humain (IDH); les inégalités de revenus mesurées par le coefficient de Gini (ou indice de Gini – est une mesure statistique qui permet de chiffrer les inégalités de revenus ou de patrimoine au sein d’une population); et le taux de pauvreté relative ».
Selon cette méthodologie, les Seychelles dominent largement le classement africain avec 98,09 points, suivies par Maurice (77,09) et l’Algérie (54,24). La Tunisie arrive quant à elle en septième position, mais derrière entre autres la Libye, classée sixième avec 46,61 points.
Oui, vous avez bien lu également : avec tous les problèmes auxquels font face nos voisins de l’Est, ce classement nous dit qu’ils sont plus prospères. Allez savoir ! Ainsi, cette place peut surprendre : comment un pays confronté depuis des années à une instabilité politique majeure peut-il devancer la Tunisie ? L’explication tiendrait à la construction même de l’indice. « Le PIB par habitant représente une part importante du calcul et la rente pétrolière permet encore à la Libye d’afficher des niveaux de revenus élevés malgré ses difficultés institutionnelles », peut-on lire entre les lignes dudit rapport.
La Tunisie, elle, tire principalement son score d’un autre facteur : son capital humain. Et ce n’est pas peu, dirions-nous.
Une performance héritée de l’histoire sociale tunisienne
Si la Tunisie reste bien classée, elle le doit largement à son indice de développement humain (IDH). L’investissement massif dans l’éducation et la santé publiques depuis l’indépendance, particulièrement sous l’ère Bourguiba, continue de produire ses effets.
Lire aussi : La Tunisie dans le top 5 africain de l’IDH
Cet héritage constitue un avantage réel par rapport à plusieurs autres pays africains. Toutefois, il ne doit pas être confondu avec une réussite économique actuelle. « Le classement mesure davantage un stock accumulé qu’une trajectoire en mouvement ».
Autrement dit, « la Tunisie bénéficie encore des choix publics réalisés il y a plusieurs décennies. Elle ne récolte pas nécessairement les résultats d’une dynamique économique récente ». Car sur le terrain, les signaux sont beaucoup moins encourageants constatent les économistes.
Une économie sous pression : dette, chômage et investissement en panne
D’ailleurs, les indicateurs macroéconomiques racontent une autre histoire. La dette publique tunisienne avoisine désormais 83,4 % du PIB, limitant fortement les capacités de l’État à investir et à soutenir l’économie. Dans le même temps, près de 93 % des recettes fiscales sont absorbées par la masse salariale publique, réduisant considérablement les marges disponibles pour les infrastructures, l’innovation ou les politiques de croissance, comme l’a souvent rappelé l’économiste Hédi Mechri dans ses éditoriaux du magazine L’Economiste maghrébin.
Le chômage reste fixé autour de 15 %, avec un impact particulièrement lourd sur les jeunes diplômés et les femmes. Deux catégories pourtant essentielles pour mesurer la prospérité vécue, mais que les indicateurs agrégés comme l’IDH ne permettent pas toujours de distinguer.
Le principal point faible demeure toutefois l’investissement. Avec un niveau inférieur à 10 % du PIB – et estimé par certains économistes sous les 8 % voire les 6 % -, la Tunisie affiche l’un des taux les plus faibles au niveau international. Les raisons sont multiples : incertitude réglementaire, pression fiscale élevée, faible confiance des investisseurs et système bancaire davantage mobilisé pour financer l’État que l’économie productive.
Cette situation entretient un cercle vicieux. Un secteur informel qui représenterait près de 40 % de l’économie échappe largement à l’impôt et au financement bancaire classique. Tandis que l’État peine à dégager les ressources nécessaires pour moderniser son modèle économique.
Le grand absent du classement : le pouvoir d’achat réel
La principale faiblesse du HelloSafe Index est peut-être ailleurs : il prétend mesurer la « prospérité vécue », mais ignore plusieurs variables qui déterminent directement la vie quotidienne des ménages, au premier rang desquelles l’inflation et le pouvoir d’achat.
Or, sur ce terrain, le bilan est préoccupant. L’inflation cumulée atteint environ 18,6 % sur trois ans et près de 95 % depuis 2015, dépassant largement la progression des revenus pour une grande partie de la population.
L’économiste Ridha Chkoundali a résumé cette érosion par un exemple frappant : en 1985, un salaire minimum permettait d’acheter environ 31 kilogrammes de viande rouge; en 2025, il n’en permettrait plus que huit.
Même avec les hausses salariales prévues par la loi de finances, la perte de pouvoir d’achat pourrait encore atteindre environ 2 % en 2026. Les produits alimentaires illustrent particulièrement cette pression : certains prix ont fortement augmenté, avec notamment une hausse annoncée de 19,2 % pour les fruits et de 16 % pour les viandes.
Lire également – Inflation vs pouvoir d’achat : la réalité sur le terrain
Pour les ménages modestes, cette inflation n’est pas une statistique abstraite : elle réduit concrètement la capacité à se nourrir correctement, se soigner ou épargner.
In fine, une prospérité à relativiser plutôt qu’à célébrer
Le classement HelloSafe révèle une réalité paradoxale : la Tunisie possède encore des atouts sociaux importants, mais ceux-ci reposent sur un héritage qui s’érode progressivement.
Son rang continental n’est donc pas une preuve de bonne santé économique, mais plutôt le reflet d’un capital humain construit sur plusieurs générations. La véritable question est désormais celle de la préservation de cet acquis.
Selon certains analystes, le remboursement de l’euro-obligation de juillet dernier, de 700 millions d’euros, pourrait offrir un peu d’air au système financier tunisien. La baisse progressive de l’inflation et l’assouplissement monétaire de la Banque centrale pourraient également améliorer les conditions de crédit. Mais ces améliorations resteront insuffisantes sans reprise durable de l’investissement et sans rééquilibrage des finances publiques.
La contradiction centrale demeure : un indice présenté comme une mesure de la prospérité vécue ne prend pas en compte certains éléments qui façonnent le plus directement cette prospérité (inflation, emploi et pouvoir d’achat réel).