Vagues de chaleur, délestages en série et entreprises exsangues : la crise électrique tunisienne s’aggrave de jour en jour. Face à cette situation critique, Wissem Ben Amor, représentant de l’UPMI, alerte sur des pertes incalculables pour le secteur productif. De son côté, Lotfi Riahi, président de l’Organisation tunisienne pour l’information du consommateur, réclame une politique ambitieuse de maîtrise de la demande. Celle-ci reposerait principalement sur l’énergie solaire et l’intelligence artificielle.
Pour Wissem Ben Amor, le quotidien des industriels est devenu insoutenable. Les interruptions brutales du courant provoquent le gaspillage immédiat des matières premières engagées dans les chaînes de fabrication. Le préjudice financier se chiffre à plusieurs millions de dinars pour des structures déjà fragilisées. De plus, il empêche souvent les exportateurs d’honorer leurs contrats, ce qui entame gravement leur crédibilité auprès des partenaires étrangers.
À ce préjudice commercial s’ajoute un impact technique particulièrement lourd. Certains équipements industriels nécessitent jusqu’à deux heures pour redémarrer. Dans le même temps, le réseau subit des coupures répétées espacées de seulement trente à soixante minutes. Cela rend impossible le moindre cycle de production complet. Ces variations électriques à répétition endommagent des cartes électroniques sophistiquées, indisponibles sur le marché local. Ces composants doivent être commandés à l’étranger, ce qui prolonge l’arrêt des usines pendant des durées indéterminées, alors que les salaires du personnel inactif continuent d’être versés.
Des réformes d’urgence pour préserver le tissu productif
Sceptique quant aux explications officielles qui imputent la situation à la seule canicule, Wissem Ben Amor dénonce un manque cruel de visibilité. Il exige d’abord que les zones industrielles soient exclues des délestages pendant les horaires administratifs, de huit heures à quinze heures. À défaut, il demande que les interruptions soient notifiées à l’avance selon des créneaux précis et respectés. Cela permettrait aux industriels d’arrêter leurs machines en toute sécurité.
Pour éviter une vague de faillites, le porte-parole de l’UPMI préconise des mesures d’urgence inspirées de la crise du Covid. Il propose un report de quinze jours à un mois des échéances fiscales et des dépôts de bilans. Ce délai resterait sans impact sur le budget de l’État, tout en soulageant les trésoreries des entreprises. Enfin, il plaide pour une révision du cadre légal de l’autoconsommation énergétique afin d’autoriser le stockage d’électricité par batteries, une solution qui sécuriserait l’outil de production et réduirait la pression sur le réseau de la STEG.
De son côté, Lotfi Riahi estime que la crise dépasse le simple dysfonctionnement technique. Elle touche directement au droit fondamental du citoyen d’accéder à un service public essentiel de manière sûre et continue. Selon lui, la réponse ne doit pas se limiter à réparer les pannes. Elle doit s’inscrire dans une gestion stratégique capable de transformer l’usager en partenaire de la solution.
Le solaire urbain et l’intelligence artificielle comme leviers d’avenir
Pour concrétiser cette vision, Lotfi Riahi propose le déploiement d’un programme national baptisé L’énergie solaire dans chaque quartier. Destiné en priorité aux zones urbaines denses, ce plan prévoit l’installation par l’État de centrales solaires collectives sur les toits des infrastructures publiques comme les écoles, les administrations ou les marchés. Cela permettrait d’alléger le réseau et d’amoindrir la facture des ménages sans coût direct pour les citoyens. Pour financer ce dispositif, un modèle diversifié s’appuierait sur les fonds internationaux pour le climat, les banques de développement, les partenariats public-privé et la finance carbone. L’investissement initial serait ensuite amorti par les économies réalisées sur la production électrique. Ce volet comprend également un projet pilote de quartier solaire intelligent offrant aux riverains une électricité locale à tarifs préférentiels.
Le président de l’organisation voit également dans l’intelligence artificielle un levier central pour moderniser le réseau. Il imagine une véritable salle d’opérations virtuelle capable d’anticiper les pics de consommation, d’analyser les données par quartier, de redistribuer les charges et de détecter les anomalies avant la survenue des pannes. Ce dispositif serait complété par un programme national dédié à l’IA énergétique, l’ouverture d’une plateforme publique de données sur la qualité du service, ainsi qu’une application mobile gratuite envoyant des alertes en temps réel et des conseils personnalisés. Par ailleurs, il annonce son intention de proposer la création d’un Observatoire national du consommateur et de l’énergie, une plateforme numérique dotée d’intelligence artificielle pour centraliser les réclamations et cartographier les zones touchées.
Repenser les normes d’urbanisme et inciter la transition
Enfin, Lotfi Riahi appelle à une réforme en profondeur du secteur de la construction. Il juge peu cohérent de continuer à bâtir des logements selon des normes dépassées. Il préconise ainsi une révision du Code de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme, ainsi que des cahiers des charges des promoteurs immobiliers.
Cette révision rendrait obligatoires les équipements solaires photovoltaïques et thermiques, tout en imposant des critères de haute performance énergétique dans le neuf. En contrepartie, l’État devrait garantir de véritables incitations aux investisseurs et aux particuliers, notamment la possibilité de revendre leur surplus d’électricité solaire directement au réseau national.