À Tunis, la délégation Wallonie‑Bruxelles mise sur trois leviers : économie, université, culture; et ce, pour raviver des liens anciennement solides. Après 30 ans de coopération académique, l’heure est à la mise à l’échelle, explique Rajae Essefiani, déléguée générale Wallonie-Bruxelles en Tunisie. Elle revient sur des partenariats historiques en projets concrets. Interview.
Quelles sont, à votre avis, les principales opportunités et contraintes pour approfondir les relations entre Tunis et Bruxelles Rajae Essefiani ? Et comment décririez-vous les priorités que vous vous êtes fixées depuis votre prise de fonction en septembre 2023 ?
Rajae Essefiani : Les priorités depuis septembre 2023 sont celles des deux gouvernements que je représente : la Wallonie et la Fédération Wallonie‑Bruxelles. Nos grandes priorités sont la diplomatie économique, la diplomatie académique et scientifique, ainsi que la diplomatie culturelle. Plus largement, nous travaillons aussi sur la question des droits humains. Ces quatre axes structurent notre action, avec des déclinaisons qui varient selon les pays.
Ici, en Tunisie, certains axes sont davantage développés que d’autres. À mon arrivée, j’ai d’abord réalisé un bilan pour identifier ce qui devait être redynamisé et pour renforcer ce qui était déjà solide. Ce qui est très solide, c’est la coopération académique et scientifique : la délégation est installée en Tunisie depuis 1988 et la coopération formelle fonctionne depuis 1998. On approche donc des 30 ans de coopération structurée. Et le secteur académique francophone belge et les universités tunisiennes ont tissé des liens très forts.
Qu’est‑ce qui illustre ces liens ?
D’abord les accords entre les institutions académiques : une cinquantaine d’accords de coopération actifs. Concrètement, les cinq grands pôles universitaires belges — Bruxelles, UCLouvain, Université de Liège, Université de Namur et Université de Mons — ont tous des collaborations avec des universités tunisiennes. Ces pôles couvrent toutes les disciplines. Et ce qu’il ressort très fortement de la collaboration, c’est le développement durable : recherche scientifique dans les domaines de l’eau, de l’environnement et de l’agriculture.
Et sur l’aspect universitaire, quel bilan faites‑vous aujourd’hui en termes de recherche, innovation et employabilité liés aux 53 accords universitaires ?
Je prends un exemple précis. La coopération des cinq dernières années a permis de créer des projets concrets, comme celui de l’Institut supérieur agronomique ( ISA-CM) Chott Meriem. Cet institut et l’Université de Liège ont collaboré pour mettre en place une station d’épuration pilote à base d’algues. Le système repose sur des algues qui filtrent l’eau. Tout est biologique et conçu pour être peu coûteux et adapté au contexte local. Ils ont monté une structure pilote au sein de l’ISA-CM à proximité de résidences universitaires d’environ 100 à 150 personnes. Cette station traite les eaux usées de ce groupe. Ce qui a permis d’évaluer le fonctionnement et d’identifier des améliorations.
D’autres exemples ?
Nous avons aussi travaillé sur l’égalité femmes‑hommes, notamment dans le domaine économique. Wallonie-Bruxelles International a soutenu un programme avec des cheffes d’entreprise tunisiennes et belges pour leur donner les outils nécessaires à l’exportation. Créer une entreprise et vendre sur le marché local est une chose; s’internationaliser en est une autre. Il faut s’y préparer : outils juridiques, marketing, communication, études de faisabilité.
Le projet est né d’une collaboration entre la Chambre nationale des femmes Cheffes d’entreprises (CNFCE) et la Fédération belge des femmes cheffes d’entreprise. Des binômes d’experts tunisiens et belges ont formé environ soixante cheffes d’entreprise, en partageant expériences et bonnes pratiques.
Concernant la mobilité étudiante, que constatez‑vous ?
La mobilité étudiante vers la Belgique a fortement augmenté. En 2010‑2011, on comptait environ 200 à 250 étudiants tunisiens en Belgique francophone. Aujourd’hui, en 2026, nous dépassons les 500. L’enseignement supérieur belge francophone est attractif pour les Tunisiens, souvent au niveau master, doctorat ou post‑doctorat, dans les domaines médicaux, paramédicaux et artistiques. Pour mieux faire connaître notre offre, j’ai souhaité que nous retournions sur les salons étudiants dans les pays du Maghreb. La délégation a a aussi créé le réseau des anciens étudiants tunisiens en Wallonie‑Bruxelles. Nous avons répertorié environ 300 alumnis, anciens ministres, secrétaires d’État, top managers, hauts fonctionnaires, artistes. Ce qui constitue un réseau précieux pour la coopération.
Et sur le plan économique ? Comment redynamiser les échanges ?
À mon arrivée, j’ai constaté que les échanges économiques avaient souffert de la pandémie de Covid. La reprise a été plus rapide pour le Maroc et l’Algérie que pour la Tunisie. Il fallait redynamiser les échanges commerciaux entre Wallonie‑Bruxelles et la Tunisie. Après deux ans et demi, nous commençons à voir des résultats : environ 250 demandes d’entreprises wallonnes en deux ans pour des exportations ou des partenariats. Et les chiffres d’export pour 2025‑2026 montrent une forte hausse dans les statistiques belges. La chambre de commerce belgo‑tuniso-luxembourgeoise (CCTBL) joue un rôle clé comme courroie de transmission : elle facilite les visites d’entreprises, les événements thématiques et les contacts.
Avez‑vous des actions concrètes programmées ?
Oui. En décembre, du 6 au 9, nous organisons une mission économique à Tunis à destination des entreprises wallonnes axée sur trois thématiques : eau, environnement et énergies. Ces thèmes répondent aux enjeux tunisiens et correspondent aux compétences d’entreprises wallonnes disposant de solutions innovantes : compteurs d’énergie basés sur l’intelligence artificielle, systèmes de gestion des eaux souterraines, capteurs pour mesurer en temps réel les niveaux d’eau, etc. L’idée est que ces entreprises rencontrent des acteurs tunisiens, publics et privés, pour envisager distribution, partenariats ou production locale.
Depuis deux ans, vous accompagnez le secteur du gaming en Tunisie, que faites-vous pour structurer ce système ?
Nous avons collaboré avec l’association tunisienne des technologies créatives Crea-tech et le Centre de Tunis pour l’économie culturelle numérique (TICDCE) depuis 2024. La première initiative commune a été une conférence rassemblant des opérateurs clés du secteur, qui a produit des recommandations, notamment la création d’un cluster sur le modèle wallon (Walga). Nous avons soutenu les assises du gaming et un week‑end hackathon co-organisés avec l’organisation internationale de la Francophonie (OIF-REPAN Bureau Afrique du Nord) qui a réuni 150 jeunes, motivés et créatifs, travaillant sur des prototypes. Aujourd’hui, il est important d’objectiver le secteur : il manque d’études spécifiques. La délégation a soutenu Crea-techdans l’élaboration d’une étude sur le gaming en Tunisie. En octobre également, Creat Tech et le TICDCE préparent un grand événement sur la réalité augmentée et le gaming, où nous souhaitons inviter startups et studios wallons pour créer des passerelles et projets communs.
Quel rôle joue la francophonie dans cette coopération culturelle et économique ?
La fédération Wallonie‑Bruxelles est membre à part entière de l’Organisation internationale de la Francophonie en tant que gouvernement; et ce, depuis 1980. La francophonie est donc un axe prioritaire du travail de la délégation qui est membre du groupe des ambassadeurs francophones de Tunisie. Nous coordonnons des actions culturelles, soutenons le Festival du cinéma francophone et organisons des spectacles et des événements valorisant la langue et la culture. En Tunisie, selon le rapport de l’OIF 2026, environ 53 % de la population est estimée locutrice du français. Cela facilite les échanges académiques et économiques. Mais la francophonie ne se limite pas à la promotion du français : elle promeut le multilinguisme et soutient des projets de traduction et de coédition, notamment dans la littérature jeunesse, afin de rendre les productions accessibles dans plusieurs langues.
Dans cinq ans, comment imaginez-vous les relations entre la Tunisie et la Wallonie‑Bruxelles ?
Dans cinq ans, j’imagine un renforcement des échanges économiques et commerciaux. Nous avons déjà observé une reprise et un intérêt renouvelé d’entreprises wallonnes pour la Tunisie. Je m’attends à une augmentation des investissements. J’ai répertorié une vingtaine d’entreprises wallonnes implantées ou en partenariat avec des acteurs tunisiens et je vois le potentiel d’extension de ce nombre. Je pense aussi que nous verrons davantage d’investissements tunisiens en Wallonie : ces dernières semaines j’ai invité des entrepreneurs tunisiens à envisager des projets d’implantation en Wallonie et j’ai reçu plusieurs demandes.
Pour la recherche académique et scientifique, au vu de la relation solide avec les établissements de Wallonie-Bruxelles, l’objectif est de franchir un cap : transformer les accords existants en projets européens d’envergure. La Tunisie est l’un des rares pays du sud éligible au programme Horizon Europe. Et je crois que les équipes universitaires tunisiennes et belges sont prêtes à porter davantage de partenariats structurants au niveau européen.
Le mot de la fin Mme Rajae Essefiani ?
Je veux souligner le rôle des anciens étudiants tunisiens formés dans les établissements belges francophones et celui de la diaspora tunisienne en Belgique. C’est une communauté qualifiée d’architectes, de pharmaciens, d’enseignants, universitaires qui garde des liens forts avec la Tunisie et joue un rôle actif dans la coopération. Des professeurs d’université d’origine tunisienne en Belgique sollicitent des collaborations avec des établissements tunisiens. Des enseignants tunisiens ayant suivi une partie de leur formation en Fédération Wallonie-Bruxelles reviennent en Tunisie et lancent des partenariats avec leurs anciens collègues belges. De même pour les chef(fes) d’entreprise dont la mobilité s’accroît. Ces échanges sont au cœur de la coopération.