Une proposition de loi, déposée par un député à l’Assemblée des représentants du peuple, vise à interdire le parti islamiste Ennahdha, et à mettre tous ses dirigeants, libres ou emprisonnés, ainsi que tous ses cadres et adhérents, hors la loi. Il vient de relancer le débat, vieux d’un demi-siècle, sur la question de la place d’un parti se réclamant ouvertement de l’idéologie des Frères musulmans, comme l’attestent ses textes fondateurs et les déclarations et actions de cette mouvance, sur la scène politique tunisienne.
Les dirigeants du mouvement Ennadha n’ont jamais renié ces textes fondateurs, ni modifié un de leurs articles qui font profession de foi. L’on ne sait pas non plus si la bay3a, serment d’allégeance à la vie, à la mort à l’Emir, en l’occurrence Rached Ghannouchi, est toujours en vigueur, même si elle a toujours été secrète. La bay3a, continue chez d’autres courants islamistes, comme al-Qaïda ou Daech, et se fait actuellement par Internet. Le culte du secret dans lequel sont élevés les dirigeants islamistes de tout bord, empêche de voir leurs évolutions quand elles existent.
Sauf que cette fois-ci, cette initiative juridique, prise dans une instance qui appartient aux institutions représentatives de la République, même si elles ne représentent qu’une partie des citoyens (11/100), revêt un sens particulier. En effet, elle coïncide avec des condamnations lourdes dans plusieurs procès de ses principaux dirigeants dont son fondateur et éternel président Rached Ghannouchi, allant jusqu’à perpète et même plus que perpète.
Ainsi, les accusations vont de « complot contre la sureté de l’Etat », jusqu’à la formation de la direction de groupes terroristes, en passant par l’implication, dans les assassinats des deux dirigeants de gauche, Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi, et aussi l’envoi de djihadistes combattre dans les rangs de Daech en Syrie.
Le faux débat juridique
Transformer un débat qui relève de la sécurité nationale, de la souveraineté, qui est hautement politique et touche les fondements mêmes de la République et de l’Indépendance nationale, en débat juridique, ou même procédurier, est la tactique suivie depuis quelques temps, par Ennahdha et ses alliés.
Il faut reconnaître qu’ils ont réussi. Car, les soutient du pouvoir s’y sont engouffrés avec ferveur et avec un excès de zèle, faisant feu de tout bois, et s’appuyant uniquement sur les textes des lois, qui, comme on le sait, ont été conçus et promulgués lors de ce qu’on appelle ‘la transition démocratique’, qui autorisaient en effet, l’existence de partis religieux, nommés partis de l’Islam politique, comme hizb el tahrir , qui prône ouvertement l’instauration du Califat, qui bénéficie d’un visa légal jusqu’à maintenant et qui organise des manifestations publiques et appelle dans ses manifestes à la destruction de l’Etat républicain, considéré par lui comme un Etat impie.
Pourquoi, alors, n’a-t-on pas pensé à changer ces lois, après le 25 Juillet 2021 ? Mystère ! Pourquoi faire une loi qui vise uniquement Ennahdha, alors que les lois actuelles en vigueur, permettent de dissoudre ce parti, déjà condamné plusieurs fois par la justice. Car la justice, comme la plus belle fille du monde, ne peut donner que ce qu’elle a, c’est-à-dire des lois désuètes et dépassées.
Hormis le décret 54, qu’une majorité de citoyens rejettent, et qui touche la liberté de la presse et de l’expression, toutes les autres lois existaient avant l’avènement de l’ère post 25 Juillet 2021. La loi anti-terroriste par exemple, a été promulguée sous le règne d’Ennahdha, qui comptait probablement l’utiliser contre ses adversaires. Ce parti est actuellement, condamné (ses dirigeants) en application de cette même loi.
Dès lors, reprocher à un juge d’appliquer cette législation, quand le cas se présente devant lui, est totalement absurde. A moins qu’on ne veuille appliquer la règle des deux poids, deux mesures. Des condamnations en application de cette même loi, n’ont-t-elles pas été prononcées contre les membres de ansar el chariia, sous le règne d’Ennahdha ?
Quant aux débats sur les procédures, dans lesquels les avocats de la défense excellent, comme le procès à distance, et d’autres règles de procédures, ils ne peuvent remplacer le vrai débat sur le fond de la question : une république, démocratique ou autoritaire, peut-elle légaliser un parti, qui, dans son programme vise son anéantissement ? Même si cet anéantissement se fait par des moyens détournés et souvent secrets, tout en continuant à arborer des slogans démocratiques ?
Or si Ennahdha n’a pas pu aller jusqu’au bout de son programme, « d’islamiser l’Etat » bien que ce dernier soit toujours musulman, c’est parce qu’il n’a pas pu le faire, car un formidable sursaut républicain l’a empêché de le mettre en pratique, non sans qu’il ait tenté de le réaliser.
Alors ce parti, a eu recours au temkin, en infiltrant les organes vitaux de l’Etat et en ’islamisant’ l’administration par des recrutements abusifs dans la fonction publique. Pire encore, en réintégrant, des exclus, avec un rattrapage forcé, en supposant qu’ils avaient droit à des fonctions et grades qu’ils n’avaient jamais eus et en les indemnisant en conséquence.
Le résultat fût la faillite des caisses sociales, une fonction publique surchargée de fonctionnaires et un déficit croissant au niveau du budget de l’Etat. Et ce, malgré les prêts faramineux contractés auprès du FMI et d’autres créanciers. Ce qui explique en partie la crise financière actuelle.
Dire que ce parti est actuellement une victime est totalement vrai. Mais il est victime de son propre aveuglement à vouloir imposer un programme que les citoyens, ont rejeté, non seulement par les manifestations et les actions de protestations, mais aussi par les urnes.
Quant aux verdicts qui semblent très lourds, il ne faut blâmer que les lois, dont certaines ont été votées par le parti islamiste.
Le vrai débat politique
Le vrai débat politique est de poser la question de savoir si notre société et notre République peuvent supporter l’existence légale d’un parti islamiste. Notre réponse est oui ! Mais ce parti ne peut être en aucun cas Ennahdha ou ses dérivés.
Les islamistes tunisiens, dans leur aveuglement à se bourrer le crâne d’idéologies moyenâgeuses, qui promettent un Etat mythique appliquant la charia vue et corrigée par Ibn Taymiya et récemment le salafisme avec toutes ses variantes, ont perdu l’occasion de s’intégrer dans la société tunisienne, celle du 21ème siècle. Les épreuves par lesquelles ils sont passés auraient dû les édifier. Car une partie de la population tunisienne pourrait se retrouver et être représentée dans un parti islamiste, qui reconnaîtrait pleinement la République (non celle des mollahs et des faqihs),
On ne peut pas gommer cette présence réelle de cette frange de la population, imprégnée d’esprit religieux, qui a d’ailleurs cru un moment qu’elle avzit trouvé l’oiseau rare en la personne du parti Ennahdha et qui a vite déchanté.
D’un million et demi, en 2011 la base électorale d’Ennahdha s’est rétrécie comme une peau de chagrin, pour tomber sous le nombre de 500 000 voix en 2019, et qui actuellement se limite aux sympathisants islamistes qui ne sont désormais que quelques milliers. La déception de cet électorat est donc massive et totale. Dire que c’est à cause de la répression, c’est tomber dans la démagogie la plus totale.
Si du point de vue juridique une loi pour interdire Ennahdha semble justifiée; du point de vue politique, cette loi est inutile, car la dissolution peut être proclamée par le Ministère de l’intérieur comme jadis le R.C.D. Mais où iront les quelques milliers de sympathisants de ce parti ? La politique, au sens noble, exige une réponse à cette question.
Quant aux dirigeants actuels de ce parti, il se trompent s’ils comptent encore revenir aux affaires. Le « printemps arabe » est définitivement enterré.